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Kinuyo Tanaka : actrice adulée, cinéaste oubliée    

  • Joséphine Leroy
  • 2022-02-13

Star de l’âge d’or du cinéma japonais, Kinuyo Tanaka a joué chez les plus grands (Kenji Mizoguchi, Yasujirō Ozu), mais a aussi réalisé six longs métrages d’une modernité sidérante. La sortie de ses films, inédits en France (et à découvrir dans les salles mk2 dès le 16 février), nous a donné envie de repartir sur les traces de cette incroyable cinéaste née en 1909.

Un bref coup d’œil au chapitre « Filmographie » de sa fiche Wikipédia donne le vertige. Des années 1920 aux années 1950 – un peu moins les décennies suivantes –, Kinuyo Tanaka a envahi les écrans au Japon, apparaissant au total dans plus de deux cents films (ceux de Yasujirō Ozu ou de Mikio Naruse notamment). Kenji Mizoguchi (Les Contes de la lune vague après la pluie, 1953 ; L’Intendant Sansho, 1954) en a fait l’héroïne de ses plus grands succès. Dans un documentaire japonais de 2009 visible sur YouTube (The Travels of Kinuyo Tanaka de Masaki Kobayashi), on la voit poser à Hollywood avec Elizabeth Taylor, Joan Crawford (qui retire même ses talons par respect). Alors, qu’est-ce qui a poussé cette actrice au summum de sa popularité à tout risquer pour tourner ses propres films ? Pas vraiment la soif de succès, mais le besoin de se réinventer, comme elle l’a toujours fait.

UNE ÉTOILE EST NÉE

Issue d’un milieu modeste, elle naît en 1909 à Shimonoseki dans une famille de huit enfants. Pour aider financièrement ses parents ruinés, elle est déscolarisée très jeune, intègre des troupes musicales itinérantes sans savoir lire et devient une grande joueuse de biwa (sorte de guitare posée au sol). Elle joue dans des films dès ses 14 ans. Premier défi : l’arrivée du parlant. « Elle a un accent du sud du Japon. Mais comme elle est pleine de volonté, elle va le perdre, passer la barrière du parlant et devenir une star », résume Pascal-Alex Vincent, cinéaste, enseignant à la Sorbonne nouvelle, spécialiste du cinéma japonais et auteur du passionnant recueil Kinuyo Tanaka.Réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais, publié par Carlotta dans sa collection « Petits livres ».

« Tout de suite, les Japonais vont l’adorer et s’identifier à elle. Elle va devenir célèbre au point que certains titres de films portent son nom. » Les grands studios japonais se l’arrachent, et l’actrice atteint un tel stade de célébrité qu’elle peut choisir ses projets. Mais, dans l’ombre, cette femme obstinée et débrouillarde observe et apprend des réalisateurs qu’elle côtoie les ficelles de la mise en scène.

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CAMÉRA AU POING

Au début des années 1950, la très bankable Tanaka annonce vouloir devenir réalisatrice. Pour se préparer, elle demande à Mikio Naruse de l’engager comme stagiaire mise en scène pour Frère aîné, sœur cadette (1953), ce qu’il accepte. Quand les grands studios apprennent la nouvelle, c’est la panique : « Il y a une levée de boucliers, d’abord parce qu’on n’a pas l’habitude qu’une femme prenne les commandes – ça paraît être une extravagance. Il y a aussi une forme de réflexe industriel. Les studios se disent que, si elle passe derrière la caméra, cette actrice qui leur rapporte des millions va leur faire perdre de l’argent », explique Pascal-Alex Vincent. Conspuée par son mentor Mizoguchi, qui l’incendie, et par ses compatriotes, pour une virée hollywoodienne effectuée alors que le Japon et les États-Unis sont en froid, la future cinéaste, qui confiera avoir eu alors des envies de suicide, va approcher un petit studio créé après la guerre : la Shintōhō.

Occultant la campagne de dénigrements qui s’abat sur elle, elle trouve la force de faire son premier film, Lettre d’amour (1953), un mélodrame sur un amour perdu, qui capture le Japon d’après-guerre, avec des plans tournés en extérieur façon Nouvelle Vague. « Le film documente très bien la reconstruction du Japon au lendemain de la guerre. » S’il n’est pas son film le plus fort, Lettre d’amour montre déjà la maîtrise formelle acquise par Kinuyo Tanaka.

Deux ans plus tard, en 1955, la réalisatrice présente La Lune s’est levée, tiré d’un scénario de Yasujirō Ozu. Setsuko, l’héroïne énergique de cette comédie, inaugure une série de personnages féminins forts qui émailleront la filmographie de Tanaka. La même année sort Maternité éternelle, un puissant film (« son plus personnel », estime Pascal-Alex Vincent) qui s’inspire de l’histoire vraie de la poétesse Fumiko Nakajō, qui a osé s’affranchir d’un mariage malheureux en divorçant, avant de tomber malade d’un cancer du sein. Bien que souffrante, elle vit une aventure avec un journaliste, avant de succomber à l’âge de 31 ans.

Lettre d'amour © 1953 KOKUSAI HOEI. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

À la fois pudiques et superbes plastiquement, certains plans du film montrent les cicatrices qui lézardent la peau nue de l’héroïne. Après une pause de cinq ans, pendant lesquels elle retournera jouer sur les plateaux, Tanaka accepte en 1960 d’être aux commandes de la superproduction La Princesse errante – fresque historique impressionnante, mais moins prenante que ses films plus intimistes – avant d’enchaîner avec le sublime La Nuit des femmes (1961) – l’un de nos préférés, car il montre toute la modernité de son regard.

FORTES TÊTES

« Ce qui caractérise le cinéma de Tanaka, c’est que, chez elle, les femmes restent debout », analyse Pascal-Alex Vincent. En s’intéressant de près au sort des prostituées sans jamais les condamner, La Nuit des femmes en est une éblouissante preuve. Tanaka y suit l’une d’entre elles lorsque, après avoir passé quelque temps dans un centre de réinsertion, elle tente de retrouver une vie normale. Les regards, les gestes oppressants de tous ceux dont elle croise le chemin l’en empêchent, mais, malgré les multiples lynchages et mauvais traitements qu’elle subit, elle ne perd jamais sa fierté.

La Nuit des femmes © 1961 TOHO CO., LTD. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

Divorcées, malades, violentées… Les souffrances des femmes dans le cinéma de Tanaka ne leur enlèvent jamais leur ténacité. Elle qui a tant joué les victimes à terre donne à voir l’inverse. Mais, après une dernière réalisation – le film en costumes Mademoiselle Ogin (1962) – et avec le déferlement de la Nouvelle Vague japonaise (Nagisa Ōshima, Masahiro Shinoda), qui s’attaque plus directement aux conventions sociales, le cinéma qu’elle a connu et fabriqué prend un coup de vieux. La fin de la carrière de Tanaka se fera sur le petit écran, dans des soaps. Pour mesurer l’importance de son cinéma, il faut voir la fin sidérante de La Nuit des femmes. Une conclusion qui montre l’héroïne maltraitée intégrée chez des pêcheuses de perles bâtissant une communauté heureuse, au bord de la mer, à l’abri des menaces et autres persiflages.

« Kinuyo Tanaka. Réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais » (Carlotta Films), rétrospective, six films, sortie le 16 février.

Du 16 au 22 février, des séances sont proposées aux mk2 Bibliothèque (entrée BnF) et mk2 Bastille (côté Faubourg Saint-Antoine). Plus d'informations ici.

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