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Juliet Berto, figure secrète et rêveuse du cinéma français

  • Joséphine Leroy
  • 2022-01-02

Face aux caméras de Jean-Luc Godard ou de Jacques Rivette, elle dynamitait tout par son jeu franc et désinhibé. On découvre Juliet Berto cinéaste grâce à la ressortie de « Neige » (1981), premier film beau, brut et sensible qu’elle cosignait avec Jean-Henri Roger et dans lequel elle jouait. On a eu envie de tenter de cerner cette figure secrète du cinéma français, disparue en 1990. Portrait d’une libre rêveuse en quête de singularité plus que de succès.

Sur fond blanc, en tenue d’ouvrière rouge et gavroche gris anthracite vissée sur la tête, elle fixe la caméra et lève le poing, la mine boudeuse, parée à suivre la marche de la révolution aux côtés de ses camarades maoïstes (Anne Wiazemsky et Jean-Pierre Léaud). Cette image sévère, engoncée, tirée de La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard, ne pourrait pas être plus éloignée des rôles dans lesquels on verra Juliet Berto par la suite – c’est pourtant l’un de ceux par lesquels elle se fera connaître, après sa rencontre avec le cinéaste franco-suisse, au sortir d’une projection des Carabiniers (1963) – ce dernier l’engagera notamment pour Week-end (1967) ou Le Gai savoir (1969).

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Qu’est-ce qui relie cette jeune ouvrière à la Céline provocante et fantasque de Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette (1974), ou à la barmaid passionnée et empathique traversant la nuit montmartroise aux côtés de dealeurs, d’héroïnomanes, d’un boxeur hongrois bougon (Jean-François Stévenin) et d’un pasteur antillais généreux (Robert Liensol) dans Neige ? Un visage, apparu dans une cinquantaine de films, mais pas beaucoup plus. Les films de Godard ayant été projetés dans de grands festivals, Juliet Berto aurait pu se lancer dans des projets plus lucratifs, moins casse-gueule. Mais, très tôt dans sa carrière, elle a montré qu’elle n’était pas faite pour ça. 

Julie Berto et Robert Liensol, Neige, 1981 © Moune Jamet, Collection Christophel

HORS CADRE

Ce qu’elle aimait, c’était que le dehors vienne percuter le dedans, que le hors-champ prolonge le cadre. Au téléphone, Patrick Chesnais se remémore le tournage de Neige, dans lequel il joue le rôle d’un flic : « Je devais défourailler et tirer dans le dos d’un jeune dealeur. J’avais dit à Juliet “Surtout, pas de bruit de balles” – elles étaient à blanc, bien sûr. Je trouvais que c’était très risqué dans le quartier, la nuit. La caméra était loin, on filmait en longue focale, on n’avait pas de projecteur. Juliet a insisté pour qu’on entende le bruit des balles. Et là, les gens ont pensé que j’étais un tueur. Ils partaient en courant, se jetaient par terre, c’était impressionnant. Juliet recherchait ces prises de risque. »

© Moune Jamet, Collection Christophel

La distributrice Jane Roger, fille du réalisateur et prof de cinéma Jean-Henri Roger (collaborateur et compagnon, pendant plusieurs années, de Juliet Berto), devait avoir 7 ou 8 ans sur le tournage marseillais de Cap Canaille (deuxième film coréalisé par Berto et Roger, sorti en 1983). Elle se rappelle des passants médusés face à un Patrick Chesnais (qui incarnait cette fois un truand) sortant d’une banque, pistolet à la main. « Juliet et Jean-Henri voulaient qu’il n’y ait pas de frontière entre réalité et fiction. J’ai l’image d’un tournage très énergique, avec beaucoup d’amour, de pleurs, de rires et de bruit. »

Pour Neige, Berto tenait absolument à ce que les gens du quartier apparaissent dans le film. En 2013, au cinéma Le Louxor de Barbès, lors de l’inauguration d’une salle dédiée au duo, une copie non restaurée du film avait été projetée. Jane Roger se souvient de nombreux spectateurs venus la voir pour lui dire que leur grand-père ou leur cousin apparaissait dans le film. Toujours à la recherche d’une synergie collective, Juliet Berto portait en elle un idéal de communion.  

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LE GOÛT DES AUTRES

Dans le documentaire Juliet Berto, où êtes-vous ? (2012) de Jean-Claude Chuzeville et Sophie Plasse, Stévenin raconte qu’il est passé d’assistant réalisateur à acteur grâce à elle. Ça s’est décidé vite sur le plateau d’Out 1. Noli mi tangere (1971) de Jacques Rivette, qui recherchait un comédien pour incarner un voyou [il était apparu auparavant dans La Chamade d’Alain Cavalier et L’Enfant sauvage de Truffaut, ndlr]. Juliet Berto lui a suggéré celui qu’elle surnommait Marlon (parce qu’elle lui trouvait des airs de Marlon Brando). Attirée par les nouveaux auteurs, elle a intégré les castings de jeunes cinéastes prometteurs (Camarades de Marin Karmitz (1970) – fondateur de la société mk2, qui édite ce magazine – ou Un amour à Paris de Merzak Allouache, sélectionné aux Perspectives du cinéma français à Cannes en 1987).

© Moune Jamet, Collection Christophel

Dans des vidéos tournées dans un local collectif et montrées dans le docu, on l’entend dire, de sa voix claire et gouailleuse : « Moi, j’suis contre les maisons fermées, j’suis pour les tribus. » « Elle n’était pas de Paris mais elle avait ce côté titi, Poulbot, malin et humain », résume Chuzeville. En tant qu’actrice, c’est auprès de Rivette qu’elle trouvait l’abolition des hiérarchies qu’elle recherchait – elle devient sa coscénariste avec une implication totale. Ils conjugueront leurs pouvoirs magiques plusieurs fois, Céline et Julie vont en bateau marquant peut-être l’apogée de leur expression commune. Dans chaque scène, Berto s’investit physiquement dans son personnage tête en l’air, nerveux, insaisissable – et à y regarder de plus près, c’est peut-être ce rôle qui traduit le mieux la nature de cette artiste sensible et imaginative.

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INTERSTICES

Discrète et pudique, Juliet Berto – qui disparaîtra d’un cancer du sein à 42 ans – s’est rarement livrée sur sa vie privée. Mais, dans sa façon de jouer, on remarque sa tendance à repousser une mèche rebelle, à tenir son menton par un index tendu. Des gestes vifs qui sont le signe visible d’un monde intérieur riche, auquel ses textes, nombreux et éparpillés, nous donnent un accès partiel. En haut de la pile, La Fille aux talons d’argile, seul livre qu’elle a publié en 1982.

Au fil d’une écriture éclatée, marquée par l’utilisation du pronom « elle » pour parler d’elle, un même désir de fuite transcende ses mots, venus de l’enfance, territoire de souffrances intimes autant que moteur. « Elle est ailleurs… À l’école et en pension on lui disait “Jamet [son nom de jeune fille, ndlr], descendez de la Lune”… Pourtant ici-même du côté de Barbès la foule colorée et chaude… Elle n’a qu’à descendre quelques rues et elle est sur le trottoir mêlée à tous à toutes… » Tout en mouvements, Berto échappe à toute fixation, définition, étiquette – elle détestait être estampillée « Nouvelle Vague » ou « féministe » (bien qu’elle l’ait été naturellement). Et c’est ce qui la rend pour toujours si fascinante.

Neige de Juliet Berto et Jean-Henri Roger (JHR Films, 1 h 30), sortie le 5 janvier

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