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Rétro Jacques Doillon : « C’est toujours du côté des acteurs que je vais pour chercher la vérité d’une scène »

  • Julian Dokhan
  • 2022-03-22

Quatre des plus beaux films de Jacques Doillon, tournés entre 1974 et 1984, ressortent en salles, notamment au mk2 Beaubourg : « Les Doigts dans la tête », « La Drôlesse », « La Femme qui pleure » et « La Vie de famille » . Il faut les redécouvrir pour constater à quel point, au-delà du brio des dialogues et de la mise en scène, il est un de nos plus grands directeurs d’acteurs. Avec une passion intacte, il nous parle en neuf mots clés de son amour pour le jeu et pour les comédiens.

Maître du jeu

Les Doigts dans la tête (1974) © Malavida – LCJ

« J’ai revu pour la première fois depuis plus de quarante ans Les Doigts dans la tête. Je ne m’attendais pas à être aussi surpris par les quatre formidables jeunes acteurs. Certes, c’est mon texte, mais leur liberté et leur fantaisie, à l’évidence, leur appartiennent. C’était mon premier film, et j’ai su tout de suite que travailler, chercher avec les acteurs en tournant douze, quatorze ou vingt-deux prises m’amusait infiniment. Je m’en rends compte de plus en plus : c’est toujours du côté des acteurs que je vais pour chercher la vérité d’une scène. Et je crois que si les réalisateurs d’après la Nouvelle Vague comme Pialat, Téchiné ou moi ont apporté une forme de modernité, c’est du côté des acteurs. »

Maurice Pialat 

La Femme qui pleure (1979) © Gaumont – Malavida

« La première fois que j’ai rencontré Pialat, il m’a apostrophé en me disant, presque sur le ton de l’insulte : “J’ai vu Les Doigts dans la tête, les acteurs sont formidables ! Ce n’est pas possible, il faut que je le revoie pour en avoir le cœur net.” C’est peut-être le cinéaste dont je me sens le plus proche, il y a comme un cousinage. Sur un plateau, j’ai toujours travaillé d’abord avec les comédiens, et seulement ensuite avec les techniciens. Et j’ai appris qu’il procédait de la même manière. L’idée est d’attendre d’être surpris par ce qui pourrait arriver. Il y a trop de films sur lesquels tout est manigancé avant le tournage, pour rassurer tout le monde. Ça donne des films qui, à l’écran, ne sont pas très vivants. »

Casting

La Drôlesse (1979) © Gaumont – Malavida

« Même quand il n’y a pas beaucoup d’argent, je veux qu’il soit dépensé là où ça compte : au casting. Donc pour La Drôlesse, la costumière Mic Cheminal et l’agent Domi-nique Besnehard ont écumé les écoles de trois départements en Normandie. Je recevais des vidéos, des Polaroid. Dès que j’ai vu la petite Madeleine Desdevises, je me suis dit : « Courons là-bas ! » J’ai fait un essai pour rassurer tout le monde mais c’était une évidence. À un certain moment, si vous avez foi en une personne, elle devient le personnage. Il n’est pas question de savoir si elle est plutôt bien ou pas si mal : il faut qu’il y en ait une qui, en apparaissant, élimine les autres. »

Crédibilité

« Dans La Drôlesse, les acteurs jouent avec leur accent. Ça me paraît compliqué pour les acteurs de jouer par exemple à la fois un paysan au vocabulaire limité et un grand intellectuel. À un moment, on voit bien d’où les gens viennent. J’ai besoin de cette carte d’identité. Dans certains films, en entendant certains acteurs qu’on me présente comme des paysans, je n’y crois pas. Pour Le Petit Criminel, je ne me voyais pas choisir un acteur professionnel. Gérald Thomassin a peut-être été catastrophique au premier essai, mais c’était bien normal, venant d’un foyer, avec la jeunesse épouvantable qu’il a connue, qu’il ne sache pas se débrouiller tout de suite. Mais il était tellement touchant et intéressant ! »

Rencontre

La Femme qui pleure (1979) © Gaumont – Malavida

« Un personnage, c’est juste la rencontre entre un texte et un acteur. Dans La Femme qui pleure, Dominique Laffin n’a pas essayé de “trouver” le personnage. Elle n’était pas dans le savoir-faire, ne voulait pas feindre, simuler des émotions. Elle était obligée d’être traversée, sur le moment, par ces émotions. C’est vampirisant, exténuant. D’ailleurs c’était compliqué pour elle d’aller jusqu’au bout du film, elle a voulu partir plusieurs fois. C’est vrai que je demande beaucoup. Mais ce qu’elle fait dans le film, c’est autrement costaud que ce qu’auraient proposé d’autres actrices. J’avais d’abord proposé le rôle à Catherine Deneuve. Elle avait refusé, mais a eu l’élégance de m’appeler après avoir vu le film pour me dire qu’elle était ravie d’avoir dit non tellement elle trouvait Dominique magique ! »

Musicalité

La Vie de famille (1985) © Gaumont - TF1

« Ce qui se rapproche le plus du cinéma, c’est la musique : les mots que disent les acteurs sont comme des notes. Quand on commence à tourner, on cherche la bonne musique de la scène. Il y a quelques années, j’ai acheté cinquante interprétations de la dernière sonate de Beethoven. Il y en a peut-être quarante-huit que j’ai écoutées une fois et que je n’écouterai plus jamais, et deux ou trois qui m’embarquent au ciel. C’est pareil au cinéma. Il est question de tempo, de force, d’attaque… On pourrait assez bien diriger des acteurs en se servant de tout le vocabulaire italien de la musique. 

Chanteurs

« J’ai aimé diriger des chanteurs, comme Jacques Higelin dans Un homme à la mer, Alain Souchon qui est remarquable dans Comédie !, ou Jean-Louis Murat, qui a remplacé à la dernière seconde Daniel Duval dans La Vengeance d’une femme. J’ai aussi fait des essais formidables avec Louis Bertignac, mais il partait en tournée. Un soir, alors que je dînais au restaurant avec ma mère, Johnny Hallyday s’est approché et m’a dit très gentiment : “Si vous pensez un jour que je peux vous aider à faire un film, j’accepterais volontiers.” C’était très élégant. Je trouve souvent les chanteurs plus élégants, plus charmants que les acteurs. »

Ensemble

La Vie de famille (1985) © Gaumont - TF1

« Dans La Vie de famille, Sami Frey avait des rapports un peu compliqués avec Mara Goyet, qui jouait sa fille, et on avait parfois du mal à se comprendre. À l’arrivée, je suis ravi de l’avoir choisi. Il est arrivé que d’autres acteurs résistent davantage, mais c’est rare. Je ne suis pas à l’aise dans le rapport de force. J’essaie d’aider les acteurs. On avance ensemble, on propose des choses, on en garde certaines… C’est un jeu très excitant. Tant que je ne crois pas totalement à la scène, il faut poursuivre, et à un certain moment ça viendra. »

Jacques Doillon. Jeune cinéaste, rétrospective, quatre films (Malavida), sortie le 23 mars

Image d'ouverture : Jacques Doillon sur le tournage de La Puritaine, 1986 © Collection Christophel

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