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Philippe Faucon : « La guerre d’Algérie a été une période de pratique extrême de la violence »

  • Joséphine Leroy
  • 2022-10-09

Avec son dense et passionnant « Les Harkis », le spécialiste des portraits politico-intimistes s’attaque aux plaies toujours ouvertes de la guerre d’Algérie. Dans une mise en scène sèche qui fait redoubler l’intensité du récit, il filme une troupe d’Algériens enrôlés par l’armée française dans la guerre contre les indépendantistes, entre 1959 et 1962. Ces harkis ballottés ont été au-devant d’un conflit sanglant que Philippe Faucon, qui a vécu en Algérie enfant, a toujours porté en lui. Rencontre.

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Est-ce un hasard que le film sorte cette année, alors qu’on commémore les soixante ans des accords d’Évian ?

Oui. On avait prévu de tourner plus tôt, mais ça a été repoussé, car le financement du film restait incomplet. Entretemps, j’ai tourné pour la télévision [La Petite Femelle, diffusé en février 2021 sur France 2, ndlr], puis il y a eu le Covid. On a enfin réussi à financer le film, et un tournage a été décidé pour l’automne 2021. Le film a donc été achevé en cette année commémorative [le 18 mars 1962, le gouvernement français et le gouvernement provisoire algérien ont signé à Évian-les-Bains un cessez-le-feu, mettant fin à plus d’un siècle de colonisation et plus de sept ans de guerre, ndlr]. Mais c’est effectivement le fait du hasard.

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Dans la première scène, on voit la tête d’un harki décapité. Quelles limites vous êtes-vous donné dans la représentation de la violence ?

Sur un sujet comme celui du film, la violence est quelque chose qu’on ne peut occulter, ni minimiser, car la guerre d’Algérie a été une période de pratique extrême de la violence. Se pose alors la question de la façon dont on va la représenter. Aujourd’hui, il y a des moyens techniques qui permettent une représentation extrêmement réaliste de la violence, mais pour dire quoi ? J’ai fait le choix, pour des scènes de torture, de ne pas être dans l’ellipse ou le hors-champ, parce qu’il s’agissait avant tout de montrer les personnages exerçant ou subissant quelque chose d’inhumain. Mais, pour ne pas être dans un parti pris systématique, j’ai aussi choisi de ne pas montrer, comme dans la scène où on voit une femme détourner le visage face à l’insupportable. Sa réaction est celle que tout le monde pourrait avoir. Quant à la scène dont vous parlez, c’est l’entrée dans une sorte de spirale de violences qui se répondent, car ce personnage décapité faisait partie d’un commando que l’on verra pratiquer lui aussi la violence.

Vous ne censurez pas la violence, mais n’en faites pas non plus un grand spectacle. Vous prenez le temps de filmer des séquences de combat en plan fixe, des moments de suspension aussi. Pourquoi ?

Parce qu’il ne s’agissait pas de provoquer quelque chose de l’ordre de la fascination trouble ou du dégoût sensationnaliste ; ou de faire de la guerre un spectacle déréalisé, comme pour un jeu vidéo. Il s’agissait de raconter des événements violents qui ont impliqué, à une époque pas si lointaine, des jeunes Français et des jeunes Algériens. La guerre d’Algérie, c’est une guerre d’embuscades, d’attente, d’ennui, de marches harassantes, à traquer un adversaire qu’on cherche et qu’on ne rencontre pas toujours. Les trajectoires des personnages ne sont pas les mêmes [dans le film, on suit notamment Pascal, un jeune lieutenant français, incarné par Théo Cholbi ; Krimou, un fellagha partisan de l’indépendance qui rejoint les harkis après avoir parlé sous la torture ; et à l’inverse Salah, un harki qui, après le cessez-le-feu, cherchera à se fondre dans la foule, ndlr]. Les personnages sont la plupart du temps repliés sur eux-mêmes, concentrés sur leur survie, mais à mon avis très présents dans le film de manière physique, par leur regard, leurs expressions ou même leurs silences.

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Dans La Trahison (2005), vous racontiez la désillusion d’un lieutenant français pendant la guerre d’Algérie. Dans Les Harkis, on a le lieutenant Pascal, qui oscille entre l’intérêt de sa hiérarchie et celui de ses hommes. Votre propre père a été militaire, et votre famille a vécu en Algérie durant les quatre dernières années du conflit. Quel rôle votre histoire familiale a-t-elle joué ici ?

Ma mère est née en Algérie et elle y a vécu jusqu’à ses 28 ans. Elle a rencontré mon père, qui venait du nord de la France et était mili­taire. Moi, je suis né pendant la guerre [en 1958, dans la ville marocaine d’Oujda, ndlr]. Mais, même terminée, la guerre a continué d’être présente. Enfants, on sentait qu’ils avaient été marqués par cette période et qu’ils ne voulaient pas en parler devant nous. Mais, parfois, on finissait par entendre. Je devais avoir 10 ans quand j’ai entendu le mot « harki » pour la première fois. Je ne comprenais pas qui étaient les gens qu’il désignait, mais j’ai entendu qu’il s’était passé quelque chose d’indigne, qu’il y avait eu des massacres. J’entendais aussi d’autres évocations de violences, qui avaient touché d’autres gens, Français et Algériens.

Et à l’école, en France, comment vous parlait-­on de ces événements ?

On n’en parlait pas. Ce n’était absolument pas enseigné. Il y avait un silence complet. C’est en grandissant qu’on s’est rendu compte qu’il y avait des mémoires différentes de la guerre d’Algérie, parfois très en conflit entre elles, que ce soit du côté des descendants de harkis ou des descendants de gens qui avaient défendu la cause de l’indépendance de l’Algérie.

Vous avez consacré beaucoup de films à des figures d’immigrés en France : 
Samia en 2001, Fatima en 2015 ou Amin en 2018. Comment expliquez-vous cette constance ?

Je crois que je suis sensible à l’histoire des gens qui doivent recommencer leur vie dans un pays différent, bien sûr parce que c’est quelque chose qui rejoint ma propre histoire. 

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Tout en adoptant différents points de vue, Les Harkis dénonce la façon dont le gouvernement du général de Gaulle a traité de nombreux harkis, en leur faisant miroiter un accueil et une installation en France, avant d’en abandonner beaucoup à leur sort une fois la guerre terminée.

On peut avoir le jugement que l’on veut sur les harkis, mais il n’empêche que c’est la France coloniale qui les a créés et que c’est la Ve République naissante qui a continué de faire appel à eux en nombre pour ensuite, la roue de l’histoire ayant tourné, se rendre compte qu’ils représentaient un nombre très important de gens à rapatrier. C’est la République française qui a tenté à ce moment-là de les convaincre que l’Algérie était redevenue leur pays et que le mieux pour eux était qu’ils y restent, avec la prétendue garantie que leur sécurité était assurée par les accords d’Évian. C’est un mélange d’improvisation, d’inconscience, parfois peut-être de cynisme, qui a provoqué cette tragédie. 

Fin août, Emmanuel Macron a fait une visite d’État à Alger. Évoquant la guerre d’Algérie, il a parlé d’une « histoire d’amour qui a sa part de tragique », ce qui a provoqué un tollé. Le président dit refuser toute « fierté » comme toute « repentance » sur « la question mémorielle ». Quel regard portez-vous sur sa position ?

Il était devenu plus que nécessaire qu’il y ait une reconnaissance. Il y a une revendication très forte aujourd’hui chez les descendants de harkis, pour que l’histoire de leurs parents et la leur soient enfin reconnues par l’histoire nationale. Emmanuel Macron est à l’initiative d’une loi [adoptée le 23 février 2022 par le Parlement, cette loi ouvre un droit à réparation pour les harkis et leur famille qui sont passés par des camps de transit, entre la fin de la guerre et le 31 décembre 1975, sous la forme d’une indemnité forfaitaire, ndlr], mais il faut bien constater que cette reconnaissance a été différée constamment au cours de ces soixante dernières années. Quant à la position du président sur un refus de « repentance », elle est liée probablement au fait qu’un conflit reste encore aujourd’hui très fort entre les différentes mémoires. Benjamin Stora dit que la mémoire de la guerre d’Algérie a été un entremêlement de quatre douleurs : celle des Algériens, celle des pieds-noirs, celle des anciens appelés et celle des harkis.

Comment l’Algérie vous apparaît-elle aujourd’hui ?

Il y a une revendication qui s’est exprimée dans la rue de façon très importante. Mais, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes, en Algérie, elle s’est voulue non violente. Peut-être parce que le pays a été marqué dans son histoire récente par des périodes de très grande violence, la guerre d’indépendance, mais aussi la « décennie noire » de 1991 à 2002, qui a causé la mort de 150 000 personnes. Mais la limite d’une protestation non violente, lorsqu’elle s’oppose à un pouvoir qui reste sourd, est que le temps joue contre elle. Les manifestations dans la rue ont fini par cesser, mais les aspirations au changement ne se sont pas éteintes. Je ne sais pas comment les choses vont évoluer [de 1999 jusqu’à sa mort en 2019, le pays a été dirigé par Abdelaziz Bouteflika ; le gouvernement actuel perpétue sa politique, critiquée pour sa propension au clientélisme et à la corruption, ndlr], mais je pense que c’est un pays qui aspire vraiment à un changement, à beaucoup de niveaux.

Vous évoquiez les revendications de la nouvelle génération. Sentez-vous, de la part de jeunes cinéastes et acteurs français issus de familles ayant immigré, une volonté de s’emparer de ces histoires collectives ?

Oui, et c’est un mouvement qui devait naturellement se produire. Je me souviens que, à l’époque où j’ai tourné Samia [film qui suit une jeune adolescente issue d’une famille algérienne, sorti en 2000, ndlr], on ne trouvait en agence absolument aucune jeune fille de l’âge et de l’origine des personnages. Il fallait obligatoirement passer par du casting sauvage. Ces personnages restaient d’ailleurs encore absents des écrans, ou cantonnés à des représentations stéréotypées. Il y avait un décalage frappant entre les histoires que le cinéma français proposait et la réalité. Puis ces personnages sont davantage apparus sur les écrans, et les agences se sont intéressées à des comédiens et des comédiennes pour les interpréter. Aujourd’hui, ce décalage étonnant se résorbe également par la prise en charge de ces récits, grâce à de jeunes cinéastes.

Les Harkis de Philippe Faucon, Pyramide (1 h 22), sortie le 12 octobre

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Images (c) Pyramide Distribution

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