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Les nouvelles héroïnes du jeu vidéo

  • Camille Dumas
  • 2022-12-15

Riche en sorties majeures mettant en scène des héros masculins (Elden Ring, God of War. Ragnarök), l’année 2022 aura aussi permis au jeu vidéo de couronner certaines héroïnes installées et d’en révéler de nouvelles. Retour sur trois jeux (A Plague Tale. Requiem, Bayonetta 3, Immortality) qui, par le biais de figures féminines aussi différentes que complémentaires, prouvent que le médium, même s’il a encore du chemin à faire, fait des progrès salutaires en matière de représentation des femmes.

Ses techniques ont beau être de plus en plus révolutionnaires, le jeu vidéo n’est pas toujours un parangon de modernité, notamment sociétale. Depuis le mois d’octobre, de nombreuses streameuses (des joueuses qui diffusent leurs parties en direct sur Internet) ont dénoncé le harcèlement en ligne qu’elles subissent quotidiennement de la part d’une frange de leur communauté qui leur envoie des commentaires misogynes, des images non sollicitées voire des menaces de viols. Un comportement aberrant, qui en dit long sur la responsabilité que porte le jeu vidéo en tant que medium de représentations du genre. Heureusement, du côté créatif – qui a longtemps perpétué les clichés –, les lignes bougent, lentement mais sûrement.

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Parce qu’il a été biberonné au film d’action hollywoodien, le jeu vidéo a longtemps véhiculé certains des stigmates les plus néfastes de ce cinéma, dominant dans les années 1980-1990. À commencer par sa vision des femmes, souvent réduites à la fonction de faire-valoir à la plastique aguicheuse des héros testostéronés en tête d’affiche. Prenons la saga Tomb Raider, lancée en 1996 : il a fallu attendre plusieurs décennies et un reboot iconoclaste pour voir Lara Croft bénéficier d’un charisme et d’un relief psychologique solides, et pour qu’elle ne se résume plus à une somme de courbes avantageuses.

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Mais ces dernières années ont vu fleurir de nouvelles héroïnes qui témoignent d’avancées considérables comme Ellie dans The Last of Us (2013), Senua dans Hellblade (2017) ou encore Aloy dans la saga Horizon (2017) – autant de personnages forts et complexes, marqueurs d’un progressisme qui entend installer une nouvelle forme d’héroïsme féminin et, osons le dire, féministe. Cette fin d’année 2022 en reprend d’ailleurs le flambeau, avec trois jeux qui reflètent une déconstruction aussi fascinante à observer qu’à jouer grâce à leurs héroïnes.

La première, Amicia de Rune, est la figure de proue d’A Plague Tale. Requiem, deuxième épisode d’une saga d’aventure qui se déroule dans la France médiévale de la guerre de Cent Ans. Pour sauver son petit frère d’une terrible malédiction, elle doit faire face à l’épidémie de peste noire qui ravage son pays autant qu’aux soldats de l’Inquisition, qui cherchent à tout prix à les capturer. Si le jeu teinte son réalisme historique d’une bonne dose de fantastique, il se fait aussi le miroir du combat d’une jeune femme insoumise qui ose s’extraire de sa condition sociale et défier l’ordre établi, exclusivement masculin, de l’époque. Une libération qui se fait ici en osmose avec la nôtre, joueuses et joueurs, à mesure que le gameplay nous donne toujours plus de moyens (armes, pouvoirs) pour résister à l’ennemi.

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À quelques jours d’écarts, la Nintendo Switch a célébré de son côté la sortie de Bayonetta 3, et avec elle le retour d’une de ses égéries les plus charismatiques. Programme inchangé pour cette sorcière aux pouvoirs dantesques qui, dans le troisième volet de ses aventures, doit toujours affronter des légions d’anges venus semer l’apocalypse sur Terre au rythme d’un block­buster échevelé et tape-à-l’œil. Cette guerrière mystique oscille en permanence entre deux archétypes : celui de la déesse destructrice et celui de la vamp, dont les chorégraphies et l’effeuillage suggestifs font partie de la panoplie martiale. On pourrait croire que cette débauche d’érotisme sert uniquement à asservir les fantasmes libidineux d’adolescents attardés, mais ce serait oublier que le jeu et sa protagoniste réussissent souvent à retourner ces clichés. Bayonetta n’a rien d’un jouet ou d’une poupée, elle incarne au contraire la domination dans ce qu’elle a de plus libérateur et jouissif, dans une forme d’empowerment assumé du corps féminin.

Mais l’œuvre la plus brillante de ce point de vue, sortie en août dernier, reste incontestablement Immortality, le nouveau jeu d’enquête interactive de Sam Barlow (Her Story). Le concept se veut aussi mini­maliste que retors : il s’agit ici seulement de regarder des séquences vidéo, et parfois d’interagir avec elles (cliquer sur un visage, un décor ou un accessoire visible à l’écran), pour en débloquer de nouvelles. Ces séquences sont en réalité un immense condensé de rushs de tournage de trois films de fiction tournés à différentes époques, avec pour seul point commun leur actrice principale, Marissa Marcel, jeune étoile montante du cinéma hollywoodien, dont la disparition inexpliquée donne à ce fatras vidéo des airs d’enquête policière.

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Si le jeu est une merveille conceptuelle et méta, qui nous offre une réflexion inédite sur le septième art par le biais de l’interactivité, il brille tout autant par la représentation de son héroïne. Tantôt ingénue, tantôt diabolique, Marissa est cette entité insaisissable et morcelée en myriades d’apparitions qui échappe notamment à tous les clichés sur les actrices. Et ce puzzle, à mesure qu’on en recolle les morceaux, n’en garde pas moins une part d’indéchiffrable et de mystère qui contourne tous les schémas narratifs. C’est peut-être la meilleure façon de traiter un personnage féminin : refuser de le mettre dans une case, le faire évoluer dans une réalité floue et indomptable qui reflète à merveille la complexité humaine.

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