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Monia Chokri : « On a un vrai pouvoir de changement de l’intime »

  • Timé Zoppé
  • 2022-04-25

Après l’enlevé « La Femme de mon frère », l’actrice et réalisatrice québécoise signe « Babysitter », sur un jeune papa beauf qui vole un baiser à une journaliste après un match arrosé. L’onde de choc médiatique le pousse à se remettre en question, et son frère avec lui, tandis que sa compagne traverse un post-partum. Une babysitter va leur jeter à tous un charme étrange… Depuis Montréal, Monia Chokri nous a parlé de ce conte ultramoderne qui renverse les regards.

Vous n’avez pas écrit le scénario de Baby­sitter, contrairement à celui de votre film précédent, La Femme de mon frère. Comment vous êtes-vous approprié le script ?

Effectivement, c’est Catherine Léger qui a adapté sa propre pièce. Au théâtre, il y a des conventions qu’on accepte, mais qui passent difficilement au cinéma. Dans la pièce, la babysitter arrivait directement en costume de bonne, ce qui me semblait farfelu à l’écran. J’ai alors pensé au genre du conte pour faire accepter cette héroïne qui sort de nulle part et disparaît sans qu’on sache grand-chose sur elle. Et puis, Catherine a écrit la pièce en plein post-partum, il y avait une forme de délire dans l’écriture des personnages de la pièce. Elle dit que, quand on est en post-partum, on dort peu. Du coup, nos idées s’embrouillent et on a un grand sentiment de flottement. Je voulais transposer cet état dans ce personnage en manque de sommeil [Nadine, jouée par Monia Chokri, la compagne du héros, Cédric, joué par Patrick Hivon, ndlr], ce qui me permettait de glisser vers quelque chose de plus énigmatique, plutôt que d’être dans un réalisme cru.

C’est rare au cinéma, un tel alliage entre un sujet de société actuel, un humour féroce et une esthétique liée au merveilleux. Vous aviez des modèles en tête ?

Après avoir eu l’idée du conte, j’ai pensé à ce que racontaient certains genres, notamment l’horreur et le cinéma érotique. J’ai beaucoup été influencée par le giallo, et j’avais en plus deux grandes références : Les Lèvres rouges de Harry Kümel, un film un peu horreur-sexy des années 1970, avec Delphine Seyrig, une œuvre que j’aime particulièrement. Et Three Women de Robert Altman, dans lequel il y a aussi une espèce de flottement que j’adore, un film très inventif et libre.

Ce que je trouvais intéressant dans l’horreur, c’est ce cliché qui revient sur les femmes : elles sont souvent menaçantes, avec notamment l’archétype de la sorcière. Imbriqué dans le film d’horreur, l’érotisme devient aussi une menace, et pour moi celle-ci est liée intrinsèquement à la puissance des femmes. Pour Babysitter, je trouvais intéressant d’évoquer le genre horrifique en renversant les codes, que l’idée de l’horreur vienne du regard des femmes, celles qui scrutent Cédric, et que mon personnage et celui de la babysitter, Amy [Nadia Teresz­kiewicz, lire p. 12, ndlr], aient une relation de sororité, presque de sorcières.

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Filmer le désir après #MeToo pose plein de questions de mise en scène. Comment avez-vous pensé la manière de filmer Amy en ne jouant ni l’érotisation complaisante ni la pudibonderie ?

C’est dans le regard des autres qu’elle est sexualisée. Amy ne minaude jamais, elle ne montre pas de signe de drague envers les hommes. C’est le regard de Jean-Michel, le frère de Cédric, sur elle. Ou encore trois personnages qui la regardent en commentant son habit : « Mais c’est un costume pour le sexe… » Elle contrecarre tout en faisant comprendre que c’est le regard des autres qui produit ça, qui dicte qu’elle a l’air nunu­che – c’est le regard qu’on porte tous sur elle au départ – et ce qu’elle doit représenter, comme si elle était un objet pour amuser. C’est rare, voire inexistant, au cinéma, qu’on donne le pouvoir à un personnage féminin dans la vingtaine, blonde – une bimbo, finalement. On se dit qu’elle est là pour servir les autres, mais progressivement on se rend compte qu’elle peut diriger la pensée des gens par sa force, sa puissance et son intellect.

C’est ce qu’on voit dans la scène du jardin, qui prend le contre-pied de celle ultra célèbre du Lolita de Stanley Kubrick. On s’attend à ce que le personnage de la babysitter aguiche Jean-Michel.

Le personnage du frère, incarné par Steve Laplante, pose un regard sexuel sur elle, il imagine une relation. Il se dit : on a un lien, et il faut que je la sauve. Alors qu’elle n’a jamais demandé à être sauvée, elle ne s’intéresse même pas à lui. Contrairement aux femmes en général, Amy va lui faire comprendre : je vais te montrer que c’est que dans ta tête. J’ai tellement d’amies, notamment des jeunes actrices, à qui des réalisateurs ont dit qu’elles étaient aguichantes… Ça en dit long aussi sur les femmes qui ne veulent pas gêner les hommes ou les humilier dans leur masculinité. Souvent, quand une femme n’est pas vraiment intéressée par un homme, elle va le ménager avec des phrases comme : « Je ne sais pas si je peux ce soir… » Détourner le sujet, au lieu de dire : « Tu ne m’intéresses pas, je ne me sens pas à l’aise avec toi, je n’ai pas envie de continuer une relation. » Les hommes vont être beaucoup plus radicaux avec les femmes, ils vont les ghoster ou carrément leur dire qu’elles ne sont pas intéressantes.

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Tous les personnages, sauf la babysitter, sont soumis à la question du désir enfoui et de la manière dont celui-ci déborde dans le réel. Comment avez-vous travaillé cette question ?

On me dit souvent que c’est un film sur #MeToo, ce à quoi je réponds que #MeToo c’est encore un prétexte. Ce geste non consenti qui fait le point de départ de l’histoire, c’est un prétexte pour raconter la charge mentale et le fait qu’une révolution s’est amorcée quant à la place des femmes dans la société, pour plus d’équité, mais très peu dans l’intime. C’est un réel souci. Les femmes se retrouvent à avoir la même charge dans l’intimité du couple ou d’une famille que dans les années 1980 ou 1970.

Il y a la bienséance, comment on doit se comporter, et nos désirs enfouis, et comment tout ça peut se conjuguer. Parfois, très mal. Certaines femmes peuvent être extrêmement féministes, affirmées, et être en privé avec un homme violent. C’est le même problème pour le désir des hommes, qui est à l’opposé mais fait aussi partie de cette révolution intime à faire. J’ai longtemps pensé qu’on ne pouvait pas contrôler nos désirs, vers qui on est attiré. C’était une idée romantique de la relation, liée au manque d’estime de soi. En fait, je pense qu’on a un vrai pouvoir là-dessus. Un pouvoir de changement de l’intime.

Vous avez tourné le film juste après le premier confinement. Comment ça a influencé le film ?

Avant la pandémie, j’imaginais déjà quelque chose de très distancié entre les personnages. Je pensais beaucoup à Mise à mort du cerf sacré de Yórgos Lánthimos, où les personnages sont très à distance, figés, presque distordus. Après le déconfinement, on était un des premiers films qui s’est tourné au Québec avec les nouvelles règles. La personne préposée au Covid devait mesurer la distance entre les acteurs, et on ne pouvait outrepasser le mètre réglementaire entre eux que quinze minutes par jour, ça pouvait être très contraignant. Mais je me dis toujours qu’une contrainte peut amener vers quelque chose de créatif.

Comme pour la scène d’ouverture, les contraintes l’ont rendue encore plus rentre-dedans. Je voulais qu’on soit pris en étau dans la violence de ce combat de MMA [auquel Cédric assiste avec ses amis et collègues, ndlr], de la drague abusive, de l’alcool, de la foule. Certaines personnes la reçoivent difficilement, mais ça rend compte d’un ton, d’une violence auxquels on est trop habitués. Les gros plans des seins, des sexes… [Sur les femmes dans la foule, ndlr.] Si vous regardez n’importe quelle pornographie, ce n’est que ça. Je voulais que le spectateur ressente une espèce d’agression. Avant de faire respirer le film.

De quoi parle votre prochain projet, Simple comme Sylvain ?

J’avais envie d’écrire un vrai film d’amour. Je trouve qu’il y en a peu, peut-être parce qu’on est dans une époque cynique, mais je trouve que ça fait toujours du bien, une romance à la The Notebook ou à la Titanic. C’est l’histoire d’une femme au début de la quarantaine qui vit depuis une dizaine d’années avec un homme. Ils ont un rapport assez agréable mais plutôt platonique, qui passe beaucoup par l’image sociale. Ils n’ont pas d’enfants, mais achètent une maison de campagne. L’héroïne y va pour rencontrer l’entrepreneur qui s’occupe des travaux, un homme plus rustre. Elle tombe follement amoureuse de lui. La question fondamentale du film, c’est : « Est-ce qu’un couple peut survivre au-delà du social ? » Car la mise en couple, avant d’être un acte privé, est un acte social.

Babysitter de Monia Chokri, Bac Films (1 h 27), sortie le 27 avril

Images (c) Bac Films

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