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Mathieu Palain : « Regarder les agresseurs permet de déceler le déni qui les traverse »

  • Léa André-Sarreau
  • 2024-04-03

Dans son premier long métrage « Quitter la nuit », la cinéaste belge Delphine Girard explore la douleur et les répercussions d’une agression sexuelle subie par Aly (Selma Alaloui). De la soirée traumatique jusqu'au procès de son agresseur (Guillaume Duhesme), ce récit subtil multiplie les perspectives pour cerner le processus de réparation, intime et judiciaire, traversé par les victimes. Le journaliste Mathieu Palain, auteur d'une enquête sur les violences faites aux femmes (Nos pères, nos frères, nos amis, Les Arènes, 2023), viendra discuter du film lors d’une Cinexploration organisée par mk2 Institut le 9 avril au mk2 Bibliothèque, à 19h30. Il nous parle de ce grand film post-MeToo.

Delphine Girard montre l'impact d’une agression sur la victime et sur le coupable, alternant les points de vue entre ces deux personnages. Qu'est-ce que cela apporte ?

Il existe une volonté, légitime, de raconter les histoires de violences sexuelles du point de vue de la victime. Dans un moment de libération de la parole des femmes, c‘est normal et naturel, parce qu‘il y a une vraie nécessité d’écouter cette parole. Par contre, il est aussi intéressant de regarder de l’autre côté. Regarder les agresseurs permet de déceler le déni qui les traverse. C’est précisément ce que le film montre : le déni y est posé comme préambule pour expliquer la violence du protagoniste, Dary. Il suffit d’aller dans une cour correctionnelle, un tribunal, pour constater cette réalité. La première chose que vous observerez de la part des accusés, c’est l’impossibilité de mettre des mots sur les événements tels qu’ils se sont produits, une position de repli sur soi pour se protéger de la vérité de l’acte commis. 

Cinexploration Quitter la nuit : viol & justice

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Quelle est l'origine de ce déni ? 

C’est une carapace : “Non je ne l’ai pas fait, je ne suis pas comme ça”. On sait que ces paroles existent, mais on les met rarement en scène – ce que fait le film. En 2018, le point de départ de mon enquête était justement de me confronter à des hommes auteurs [Mathieu Palain a réalisé pour Les Pieds sur terre sur France Culture un podcast en six épisodes intitulé Des Hommes violents, dans lequel il intègre des groupes de parole d’hommes condamnés pour violences conjugales, ndlr]. La question de leur culpabilité ne se posait pas, car ils avaient été condamnés. Pourtant, dans ces groupes de parole, j’ai rarement entendu : « Je suis là parce que j’ai battu ma femme, ça a détruit ma vie, ça me pèse, j’ai une violence en moi que j’ai envie de la corriger. »

Lorsque Dary dit à Aly qu'il ne peut pas expliquer son acte, celle-ci lui répond : « Ce n'est pas excusable que tu ne saches pas ». Comment comprenez-vous cette phrase ?

Ceux qui agressent peuvent être n’importe qui, à la fois riches, pauvres, des gens connus, de ministres, des gens qui n’ont pas fait d’études... La violence est transclasse. Mais leur point commun - selon les psychiatres que j'ai consultés pour mon enquête, et qui sont experts lors des procès -, c’est une grande immaturité affective, une incapacité à penser la relation à l’autre comme étant à égalité. Une incapacité à accepter le refus, la tromperie, le sentiment d’abandon qui va avec le fait d’être quitté. 

Le personnage de Dary n'est jamais excusé de façon complaisante, mais il est très écrit, et des indices donnent des pistes pour comprendre son acte : un père violent évoqué par la mère, un isolement social, un complexe de classe...

La mention au père est très juste. Tous les hommes que j’ai rencontrés, à de rares exceptions, ont rencontré la violence préalablement, au contact du père. Ils ne naissent pas avec cette violence. C’est aussi un comportement qu’ils ont intégré à force d’y être exposés, en grandissant dans une société qui les autorise à utiliser la violence pour régler des conflits, s’affirmer, exister au détriment des femmes. Mais on a plus de chance d’embrasser cette violence quand on la côtoie dans un cercle familial, auprès d’un père tyrannique. J'ai rencontré beaucoup d’hommes qui ont grandi avec une détestation du père, en se répétant qu'ils ne deviendraient jamais comme eux. Ils coupent les liens avec leur père de manière brutale lorsqu’ils sont physiquement capables de se battre avec lui. Quand ils passent eux-mêmes passent à l’acte, ils se retrouvent en garde à vue et se disent : « J’avais juré de ne pas être ici. »

C'est loin de les excuser, mais il y a quelque chose chez eux qui relève de l’incompréhension, comme si un destin plus fort qu’eux les poussaient à reproduire l'abject. Mais il y aussi beaucoup d’hommes qui passent à l’acte en étant dans une forme de toute puissance, qui ont des situations confortables, des réseaux – être dans une situation d'isolement social n'explique pas tout. L'idée que ceux qui passent à l’acte sont des marginaux est fausse. Statistiquement, quand on regarde ceux qui sont condamnés, c’est vrai. Mais cela tient plutôt aux biais de la justice, qui a tendance à condamner les gens pauvres. On le voit bien dans le film : si le personnage est condamné à 5 ans avec sursis, c'est parce qu’il est pompier, s’est remis en couple... S’il était resté dans la situation de départ, célibataire et sans emploi, il est certain qu’en étant reconnu coupable de viol, il n’aurait pas pris de sursis. Il y a une imbrication entre le statut social et l’impunité. On le voit bien dans le cinéma : on se demande comment des gens talentueux peuvent se comporter de façon dégueulasse.

Dans votre podcast, vous racontez que beaucoup d'hommes déclarent : « Depuis MeToo, elles ont la justice de leur côté. » Cette phrase fait écho à une réflexion de la nouvelle compagne de Dary, qui insinue que « beaucoup d'histoires de ce genre [des accusations de viol envers des hommes, ndlr] arrivent ». 

Avec cette ligne de dialogues, on comprend que cette histoire judiciaire intervient après le déclenchement du mouvement MeToo. Dary a une lecture très autocentrée de sa propre histoire, au regard d’une histoire globale. C’est une façon de se déculpabiliser, de dire que ce qui lui arrive est le fruit de quelque chose qu’il ne peut pas gérer, qui le dépasse. Metoo est le coupable idéal, un gros nuage noir qui a commencé à prendre de l’ampleur aux Etats-Unis avant d’arriver en France, et serait la source de tous nos problèmes. C’est aussi lié à une justice qui est de plus en plus rendue par des femmes, parce que le métier s’est féminisé. Les hommes sont jugés par des femmes, ce qui permet aux hommes de dire que la justice est aux mains des femmes. Tout serait la faute de l’époque, et c’est bien pratique, car cela esquive le fond du sujet.  

Le film prend le temps de montrer que, parfois, l'institution judiciaire abîme plutôt qu’elle ne répare. Que pensez-vous de la façon dont la rigidité de la procédure est montrée dans le film ?  

Dans la plupart des procédures judiciaires pour viol, c’est parole contre parole. La femme est écrasée par la lourdeur de la procédure, comme le montre bien le film. Aly veut abandonner, refuse de se soumettre aux examens qui pourraient accréditer son témoignage. Les policiers auxquels elle a affaire ne sont pas dans l’écoute. Par exemple, la policière a un ton très détaché, ne regarde pas Aly dans les yeux. Elle est à contretemps, pas dans le bon ton. Or, écouter une victime signifie être avec elle. Le film montre bien que ce sont des affaires qui ont jusqu’ici été très mal traitées : la parole peut se refermer à tout moment, au détour d’une remarque, d’une inattention, d'un jugement. Il y a un style qui peut empêcher la parole d’émerger, d’être précise, de se souvenir. Or les détails sont précieux car c'est sur le témoignage consigné en procès verbal que tout se joue. Si l'on braque, si l'on brusque, les témoignages seront pleins de lacunes.

Le montage du film reconstitue peu à peu la nuit du viol, de façon fragmentée - mais sans montrer entièrement l'agression finale. Qu'est-ce que ce choix apporte ?

Montrer le viol n'est pas nécessaire, on sait que cela va être insoutenable. On tendrait vers la pornographie, une forme d'obscénité. Le montage montre que l’enjeu n’est pas de savoir si le viol a eu lieu ou pas, mais bien de comprendre pourquoi il s'est produit, et d'en déplier les conséquences. Des faits ont été commis, la justice a rendu son verdict, mais ça ne résout rien. La décision de justice, pour les auteurs et victimes, n’est plus à l’œuvre. Dary et Aly sont sur des rails de train, des lignes parallèles, qui les font s’enfermer dans leur réalité sans se croiser. Après cette agression, l'héroïne est dans une mise en danger permanente, lui dans une reconstruction empêchée par le déni. Pour lui, l'enjeu est de ne pas récidiver, pour elle, de redevenir quelqu’un malgré la blessure. Lorsqu'il va la voir à la fin, c’est un point de départ pour lui ; pour elle, c’est un point d’arrivée. 

Le film laisse en suspens cette question : que faire des agresseurs ?  

Nous n’avons pas encore trouvé, collectivement, la bonne formule, même s’il y existe des dispositifs mis en place par les institutions. Il existe un accompagnement judiciaire qui prend en charge les auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. Si vous avez besoin de faire une psychanalyse, ça prend des années, or les accompagnements actuels durent quelques mois. La Fédération nationale des associations spécialisées dans la prise en charge des auteurs de violences conjugales et familiales (FNACAV) possède une ligne d’écoute pour les auteurs de violence, qui peuvent consulter des psychologues. Mais encore faut-il être conscient de ces violences pour se tourner vers ses aides. On ne soigne pas quand on pense qu’on n'est pas malade. Le cœur du travail consiste à briser le déni pour amener les hommes à régler des problèmes qui ne les rendent pas heureux. Ces hommes taiseux, empêchés par des principes, qui mettent une chape de plomb sur leurs sentiments, leur colère, avant de les laisser exploser dans la violence.

Cinexploration Quitter la nuit : viol & justice, le 9 avril à 19h30 au mk2 Bibliothèque 

Une ciné-conférence en présence de la réalisatrice Delphine Girard et du journaliste Mathieu Palain, animée par la journaliste et autrice Pauline Ferrari (Formés à la haine des femmes, JC Lattès, 2023), spécialiste des questions de genre et féminisme.

Tarif normal : 15e - Etudiants, demandeur d'emploi, -26 ans : 5,9e

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