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Karim Leklou : « Le film montre l’impact concret de la paternité sur le corps »

  • Léa André-Sarreau
  • 2024-06-21

Dans « Le Roman de Jim », les frères Larrieu chroniquent sur vingt-cinq ans l’odyssée paternelle d’Aymeric (Karim Leklou), ouvrier en intérim qui élève comme son fils l’enfant d’un autre, avant d’être cruellement écarté. Il fallait toute l’élégance humble d’un acteur comme Karim Leklou pour faire de ce héros un grand personnage de mélo, terrassant d’humanité. Rencontre.

On vous a beaucoup vu dans des rôles taciturnes – Goutte d’or de Clément Cogitore, Vincent doit mourir de Stéphan Castang. Ça fait quoi, de jouer un gentil à l’heure les anti-héros sont très présents ?

Politiquement, c’est un joli geste de faire un film qui met à l’honneur un « gentil garçon ». Qui dit gentil ne dit pas idiot, ni passif. La gentillesse d’Aymeric est à comprendre dans un sens piquant, quand on devient gentil par obligation sociale, parce qu’on n’a pas le choix. L’écriture de ce personnage est d’une beauté, d’une richesse dingue. Son destin me semble plutôt universel. C’est un personnage qui a une force de résilience. Il fait avec les événements qui lui tombent dessus, reste digne et continue à mener sa vie. Il encaisse, fait face. Mais ça, encaisser et faire face aux drames, ce n’est pas être « gentil ». J’étais content d’aller vers un rôle porteur de cette douceur continue, sans faux changements psychologiques, sans noirceur.

Les Larrieu sont des gens très pudiques, mais fantaisistes. Ils aiment parler des gens, un peu comme Ken Loach le fait en Angleterre. Là, ils le font avec une forme de simplicité désarmante, de maturité qui me perce à jour. Ce ne sont pas que des cinéastes intellos, ou alors ce sont des vrais intellos, sans papier cadeau. Parce que des fois, on vous dit que des gens sont des intellos, et dès qu’on retire le papier cadeau, mon dieu… Remettez l’emballage !

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En 2023, pour la sortie de Goutte d’or de Clément Cogitore, vous nous disiez : « Je suis très touché par le destin des classes populaires ». C’est un aspect qui vous a parlé à la lecture du scénario ?

En tout cas, le film raconte le destin de beaucoup, beaucoup de gens. Je ne parlerais même pas de classes populaires, c’est au-delà, ça concerne les classes moyennes, les classes moyennes supérieures. Le film raconte un destin bien français, surtout en ce moment. Pour autant, Aymeric n’est pas dans la revendication. Sur la pyramide de Maslow, il n’est pas au palier d’accomplissement [sur la pyramide de Maslow, modèle conceptualisé par le psychologue Abraham Maslow en 1970 qui hiérarchise les besoins des individus, le palier d’accomplissement est situé tout en haut, après les besoins fondamentaux physiologiques, sécuritaires et sociaux, ndlr].

On en a beaucoup parlé avec les Larrieu, et on est tombé très vite d’accord pour se dire qu’Aymeric est un personnage de son époque. Il essaye de s’en sortir dans un milieu du travail fluctuant. Les Larrieu, à travers des séquences de pur cinéma, racontent hyper bien ce marché du travail. Sans aucun discours, sans aucun misérabilisme ou pamphlet intellectuel. C’est beaucoup plus intéressant de montrer un type qui va, à son âge, d’entreprises en entreprises, qui essaye de s’en sortir. Par exemple, lorsqu’il a la possibilité d’aller voir Jim [son fils de cœur, qu’il a élevé et qui déménage lorsque son père biologique revient dans sa vie, ndlr] au Canada, sa précarité économique l’empêche de passer le pas. J’aime bien que ce destin empêché, cette tragédie parte de ce détail concret. Pour moi, le fait qu’il n’ait pas développé ses photos argentiques dans sa jeunesse, c’est aussi parce qu’il n’a pas d’argent. Le numérique arrive, et tout à coup il peut tout numériser mais il ne classe rien, c’est le bazar… J’aime qu’il garde une passion de jeunesse sans être un grand photographe, sans être un génie.

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« Ce qui terrible sur terre, c’est que tout le monde a ses raisons » fait dire Jean Renoir à un de ses personnages dans La Règle du jeu. C’est une citation qui résume bien le film, non ?

Tous les personnages du film ont une qualité remarquable : ils se disent la vérité. Mais quand tout le monde se dit la vérité, une réalité inconfortable apparaît : il n’y a pas de bons ni de méchants. Il n’y a pas de manichéisme. Un peu comme dans la vie. Je comprends parfaitement le personnage de Lætitia Dosch [qui joue la mère de Jim, ndlr]. Elle peut être vue comme dure, mais aussi comme quelqu’un qui a raison de faire ce qu’elle fait pour se sauver. Dans l’écriture des Larrieu, j’aime ces micro-basculements, ces détails qui sont en fait cruciaux. À un moment, Aymeric est proche de faire quelque chose de très grave – et puis hop, à la dernière minute, il se fait rattraper, rappeler à l’ordre par la vie. Et il ne devient pas cette personne qu’il était à deux doigts de devenir. Il tombe en prison à cause d’une bande de larcins sans intérêt parce qu’il est le benêt de la bande. Mais ce type bascule aussi parce qu’il a une blessure émotionnelle. Les destins de vie, ça tient à pas grand-chose. C’est vertigineux, hein ? J’aime que les personnages soient pris dans des spirales de vie et de destin, mais qu’ils ne soient pas plus intelligents que ces vies et ces destins.

Le style des frères Larrieu a un ancrage social, sans pour autant tomber dans le naturalisme. Au contraire, le film est très romanesque, enlevé. 

Oui, c’est marrant parce que leur cinéma sonne très réaliste, dans la profondeur psychologique, et en même il ne l’est pas du tout. Vingt-cinq ans de vie condensée en une heure quarante, ça n’a rien de réaliste.

Il y a une scène qui porte bien cette idée : les retrouvailles entre Aymeric et Jim tout en haut de la montagne, qui virent presque à la confrontation. À la fois la scène est très naturelle, écrite, et en même temps, on se croirait dans un thriller.

Complètement, c’est un décor de film de genre, d’action. C’est grâce au travail d’adaptation des frères Larrieu. Le roman original de Pierric Bailly [paru en 2021 aux éditions P.O.L, ndlr] est très beau. C’est une écriture qui en dit beaucoup avec peu. Pierric Bailly a travaillé avec les Larrieu sur le tournage, et on sent cette fluidité entre eux. Les Larrieu ont saisi cette écriture simple et puissante, sans esbrouffe. Le scénario est très émouvant parce que tout est entre les lignes. Tout se joue dans les mots qui ne se disent pas. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas intelligent. Car l’intelligence émotionnelle est partout. Rien n’est caricatural, tous les clichés sur les femmes et hommes du milieu rural tels que le cinéma les représente sont esquivés. Et c’est écrit par un gars qui vient du Jura, adapté par des gars des Hautes-Pyrénées qui faisaient des films de montagne à leurs débuts… Donc ce n’est pas une vue de l’esprit. Tout ça est cohérent.

Le film ne vous fait pas penser à un western ?

C’est vrai, la nuance du film ressemble à des paysages de western : ils sont paradisiaques, et puis quand l’hiver arrive, on s’aperçoit qu’ils peuvent être hostiles pour l’homme. Le mélodrame se teinte avec des touches d’humour, de décalage, on n’est pas dans un réalisme absolu – la preuve, il n’y a qu’une scène de petit-déjeuner entre le père et son fils. Le film raconte autre chose. Je ne sais pas pourquoi - enfin si je crois savoir - , ça m’a touché cet hommage aux Indiens dans le Jura [dans le film, Aymeric fait du tir à l’arc à son fils, ndlr]. Dans ce monde, on est soit un cowboy soit un Indien. J’aime être un Indien. C’est mon petit western à moi.

Ça fait bizarre, de jouer un personnage sur une longue période, à un âge très jeune que vous n’avez plus, et à un âge que vous n’avez pas encore ?

Oui et non, parce que la grammaire de cinéma des Larrieu apporte une réponse géniale à ça. Le film est beau parce qu’on est dans le souvenir de qui est Aymeric, pas dans la réalité. Le montage d’Annette Dutertre, avec ces ellipses perturbantes, est exceptionnel à ce titre. J’ai dit à l’équipe du film : « Je ne veux pas jouer le côté ‘J’ai 20 ans’ ». Il fallait trouver quelque chose qui me dédouane de cet âge, pour épouser une convention de cinéma, ne pas être dans un premier degré incohérent du genre : « Je vois un type à l’écran qui a 20 ans mais qui n’en a pas 20 ! ». Parce que pour ne pas minauder un âge, il faut être dans le corps dans lequel on est réellement. Alors l’équipe a écrit cette phrase géniale, qui en dit long sur leur sensibilité, et qui ouvre le film : « J’avais 20 ans, je ne sais plus trop à quoi je ressemblais, comme un type qui prend des photos de tout le monde sauf de lui ». Ça raconte tellement de choses sur ce gars qui ne se regarde pas lui, qui regarde les autres. Cette phrase ramène un ton, créé un acte avec le spectateur. Elle dit toute l’originalité, le regard doux et âpre que l’équipe du film porte sur les gens.

C’est important pour vous, l’esprit d’équipe ?

Sur ce film, j’ai eu la chance de n’être qu’avec des comédiens qui avaient à cœur d’apporter leur part de vérité dans leur rôle. Bertrand Belin, qui joue le père biologique, c’est un mec splendide, il a une force et une singularité, il ne cherche jamais à être beau à l’écran, il s’amuse de son image. Il est savoureux, on prend du plaisir à passer du temps sur un plateau avec lui. Lætitia Dosch, c’était extraordinaire de la voir plonger avec un engagement total, avec conviction dans cette Florence. Sara Giraudeau [dans le rôle de la seconde compagne d’Aymeric, ndlr] c’est une force solaire, j’ai rarement vu une actrice arriver dans un film avec une telle façon d’irradier intellectuellement, physiquement. C’est une actrice délicate et pleine de force – et la force solaire, c’est difficile à jouer sans qu’elle soit minaudée. J’ai profondément aimé cette galerie d’acteurs car ils ont des corps très différents, mais qui se répondent, s’accordent.

Le film file la métaphore de la paternité comme un sport extrême. Comment avez-vous travaillé cet aspect physique ?  

Le film montre l’impact concret de la paternité sur le corps. Le personnage de Lætitia marquait aussi des inquiétudes sur ce corps de femme enceinte. Noée Abita, qui joue ma sœur, a une évolution physique qui dit sa maturité, et passe par les vêtements très marqués de l’époque. Parfois on psychologise, on devance par l’esprit. Les Larrieu aborde plutôt la pénibilité par le corps, que ce soit celle du travail, de l’accouchement, notamment dans cette scène à la maternité où Aymeric est tétanisé. L’accouchement comme le plus beau jour d’une vie, est-ce que ce n’est pas aussi une construction ?

Le film raconte la formation éphémère d’un triangle amoureux, libertaire et épanouissant, qui semble nous dire que la famille qu’on se créée compte plus que celle qu’on hérite. Vous en pensez quoi ?

Lorsque le personnage de Lætitia revendique cette relation, face à une amie qui désapprouve, il y a une force de croyance au modèle qu’elle propose. Ça raconte comme le hors norme, à toute époque, peut déranger. Florence exprime à ce moment-là ses propres frustrations, mais aussi à quel point il y peut y avoir de la souffrance à rentrer dans une norme.

Et puis il y a ce regard sur la paternité, qui est une odyssée. Les beaux-pères, les belles-mères, on les voit très peu au cinéma. Comment fait-on quand on n’a pas de droits sur un enfant, qu’on n’est pas un parent biologique, mais qu’on l’aime ? On est père, ou on le devient, on apprend à l’être ? Aymeric au début est un peu extérieur à tout ça. C’est un film moderne qui parle de ce qu’il y a au-delà des liens du sang. Ça me touche profondément tout ça.

Le Roman de Jim de Jean-Marie Larrieu et Arnaud Larrieu, sortie le 14 août, Pyramide

Image : © Pyramide

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