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Bruno Podalydès : « La technologie ne m’angoisse pas, c’est son usage qui m’inquiète »

  • Louis Blanchot
  • 2021-06-14

Qu’est donc en train de devenir notre monde ? C’est la question que pose « Les 2 Alfred », comédie d’anticipation dans un futur proche, très proche. Bruno Podalydès suit les déboires d’un quinqua largué (Denis Podalydès) obligé de dissimuler ses enfants à son nouvel employeur. L’occasion de parler start-up nation, science-fiction, monde d’après, avec un cinéaste qui fait de la dérision poétique une arme imparable contre l’angoisse de l’existence.

Cet entretien a été réalisé en octobre 2020, juste avant la fermeture des salles.

La sortie du film est maintenue malgré le couvre-feu. Comment avez-vous accueilli cette mesure ?

Mal. J’aurais aimé que les gens puissent rentrer chez eux un peu plus tard grâce à leur ticket de cinéma. J’aurais même trouvé ça beau : que ce petit bout de papier qu’ils ont l’habitude de jeter devienne une sorte de laissez-passer, de mot d’excuse pour enfreindre la loi.

Les 2 Alfred montre avec humour comment notre quotidien glisse insensiblement vers l’absurde. Est-ce que cette pandémie sera un jour propice au rire ?

Avec toutes ces mesures de distanciation sociale et d’hygiène, les situations et malentendus comiques sont devenues notre lot quotidien. Lors d’une avant-première, j’observais un spectateur se frotter les mains avant d’entrer dans la salle. Sur le moment j’ai pensé : « Chouette, il se réjouit ! » Alors qu’en fait il était juste en train de s’étaler du gel hydroalcoolique…

Justement, ces bouleversements récents n’auraient-ils pas amplifié certains enjeux de votre film ?

J’ai écrit le scénario il y a deux-trois ans, et c’est vrai qu’à l’époque je ne savais pas que les visioconférences allaient prendre tant d’importance dans nos sociétés. Il y a eu un effet d’accélération saisissant, avec cette difficile frontière à maintenir dorénavant entre le travail et la vie privée.

Dans votre cinéma, vous montrez souvent une technologie qui complique l’existence au lieu de la faciliter – comme cette voiture autonome qui n’en fait qu’à sa tête dans Les 2 Alfred, ou cette tente deux secondes impossible à replier dans Comme un avion. Quel est votre rapport personnel aux nouvelles inventions ?

Je suis très intéressé par l’effet – je dirais même l’ivresse – que provoque l’arrivée d’une prétendue nouveauté dans nos sociétés. Il y a encore l’illusion de croire que les nouvelles technologies pourront un jour apporter à l’homme toutes les solutions à l’existence – alors qu’elles ne font bien souvent que déplacer le problème. C’est emblématique avec l’application StopCovid, qui a été un échec et qu’on a donc remplacée par une autre application avec un nom encore plus performatif : TousAntiCovid. On se croirait en manif !

D’un autre côté, la technologie revêt aussi chez vous une fonction noble et même poétique.

La technologie ne m’angoisse pas, c’est son usage qui m’inquiète. En fait, je trouve qu’il n’y a pas assez de pensée là-dessus, et notamment de pensée politique. Sur la 5G par exemple, c’est accablant : on ne réfléchit pas démocratiquement aux conséquences globales de l’opération. On avance aveuglément vers le progrès suivant, comme des enfants attendant le prochain Noël.

Le titre Les 2 Alfred renvoie justement à des jouets d’enfant, plus précisément à deux peluches. Diriez-vous que la technologie est le doudou des adultes ?

Pas tout à fait. Le smartphone, c’est plutôt comme la cigarette. L’un et l’autre nous permettent de suspendre nos activités, de nous détourner de ce monde qui nous intimide – tout en nous donnant de la contenance. Pour autant, cela ne fait pas de la technologie un substitut du doudou. Car le doudou n’est pas un accessoire pour l’enfant. C’est le refuge ultime, un fétiche viscéral, pétri d’odeurs familières, qui incarne un monde protecteur, doux, rassurant – alors qu’un smartphone nous balance des mauvaises nouvelles à longueur de temps.

Du porte-smartphone télécommandé à la vapote géante, Les 2 Alfred est très fourni en gadgets et bibelots plus ou moins farfelus. Vous choisissez vous mêmes tous ces accessoires ?

Oui, tous. C’est comme si je choisissais un acteur. Parfois, je les dessine moi-même, comme le drone des 2 Alfred, ou bien je les commande à mon accessoiriste, Bruno Lefèbvre, comme le gilet de sauvetage de Liberté-Oléron, qui se transforme en phallus au moment du gonflage. De loin mon invention préférée.

Pourquoi ce leitmotiv des drones qui s’effondrent en pleine rue ?

Le drone, c’est comme le smartphone : c’est devenu – ou cela deviendra bientôt – un totem de notre quotidien. On confère au drone le caractère d’un jouet ; et c’est vrai qu’il tombe toujours en panne, qu’il a quelque chose d’inutile, d’agaçant, notamment à cause de son vrombissement. Mais c’est surtout un instrument utile pour le pouvoir, parce que ça lui permet de surplomber les choses. Un drone peut apporter des médicaments dans un village difficilement accessible, mais peut aussi être une arme de guerre – ou servir à courser des gens sur une plage pour les sommer de rentrer chez eux. Et ce qui m’intéressait dans le film, c’est que cela soit banalisé, incrusté dans le paysage – je demandais aux figurants de ne pas faire attention à eux.

Cette emprise de la technologie sur notre quotidien aurait pu vous inspirer un film plus sombre, non ?

Quand j’écrivais le scénario, je regardais avec beaucoup d’intérêt la série Black Mirror, qui offre pour le coup une vision du futur hyper cynique. Mais davantage que le ton, j’ai aimé le fait que chaque épisode soit fabriqué avec assez peu de moyens, que ce soit une science-fiction banale, qui réfléchisse aux conséquences existentielles d’une nouvelle fonctionnalité technologique. D’ailleurs le plus effrayant, c’était de découvrir chaque fois que ces fonctionnalités existaient en fait réellement, en ébauche – que le mécanisme était déjà enclenché dans le réel.

C’est drôle, ou c’est effrayant ?

On a tendance à penser que la science-fiction sert à anticiper les périls du futur pour les éviter. Je n’en suis pas si convaincu. Je crois qu’à force de faire des science-fictions dystopiques, on crée un point de fuite, un vertige, qui nous aimante inexorablement vers le gouffre. Raison pour laquelle dans mes films je ne veux pas me contenter d’un constat pessimiste. Je préfère inventer des pas de côté. Plutôt que de terroriser les spectateurs, je souligne les choses étranges qu’on peut vivre tous les jours sans s’en rendre compte – et dont on est tous à la fois victimes et complices. 

Certains sont plus l’un que l’autre, vous ne pensez pas ?

J’aime beaucoup l’histoire de Kirikou et la sorcière, avec cette femme méchante dont on apprend à la fin qu’elle vit depuis des années avec une épine dans le dos. Dès lors qu’on lui enlève cette épine, elle devient gentille. Et je me dis ça de tout le monde : « Où est la frustration ? Où est l’épine ? » Je ne crois pas en l’homme fondamentalement mauvais. Et mon cinéma n’est pas là pour désigner des coupables. Il préfère tourner autour des gens, chercher où est plantée l’épine.

Les 2 Alfred de Bruno Podalydès, UGC (1 h32), sortie le 16 juin

Image de couverture : © Af Brillot

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