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Benoît Delépine et Gustave Kervern : « On est des boomers, on ne pourra jamais s'en dépêtrer »

  • Timé Zoppé
  • 2022-03-23

Dans « En même temps », un maire écolo (campé par Vincent Macaigne) et un maire de droite (joué par Jonathan Cohen), en désaccord sur un projet de construction d’un parc de loisirs, se retrouvent collés dans une position embarrassante par une activiste féministe (India Hair). On a interrogé les deux Grolandais sur ce que cette satire très drôle racontait d’eux et de l’époque, alors qu’ils ont mis un point d’honneur à sortir le film juste avant les élections.

Le titre du film est une formule employée par Emmanuel Macron depuis sa campagne en 2017 et devenue emblématique de sa politique. Qu’est-ce que ça vous évoque, ce « en même temps » ?

Benoît Delépine : On ne pouvait pas titrer L’Un dans l’autre, c’était trop lourd. En même temps, ce n’est pas seulement une critique de Macron, mais de toute cette attitude à vouloir contenter tout le monde, qui mène à des décisions paradoxales. À notre grand désespoir, on voit que les écolos n’arrivent pas à convaincre. Même pour la présidentielle, ils font du « en même temps ». C’est fort dommageable que Sandrine Rousseau n’ait pas remporté la primaire du parti, parce qu’elle aurait été plus rentre-dedans. Ce qui symbolise bien ce « en même temps » dans le film, c’est l’autocollant « non au nucléaire » du maire écolo alors qu’il roule en voiture électrique… C’est fou, on n’est pas capable de dire, par exemple : « On s’interdit de dépasser telle limite de CO2 par an individuellement. »

Gustave Kervern : C’est le discours des gendarmes dans le film, quand ils parlent de dictature écologique. Moi, ça a toujours été mon crédo. Face au péril imminent de l’effondrement de l’humanité, si on ne fait pas des choses fortes…

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Le film se conclut sur une ode au retour à la nature. Vous-mêmes, vous en avez fait l’expérience ?

G. K. : Je suis né à l’île Maurice et j’y ai vécu jusqu’à mes 7 ans. C’était le paradis sur terre. Depuis, la mer s’est vidée, il n’y a plus un coquillage ni un oursin, les coraux blanchissent. C’est une piscine. Chaque fois que j’en parle aux gens, ils s’en foutent complètement. Comme dans Don’t Look Up [film d’Adam McKay, sorti en 2021, sur deux astronomes qui n’arrivent pas à convaincre les médias et les politiques de l’imminence de la chute d’une météorite, ndlr], ils ne se rendent pas compte du péril tant qu’il n’y a pas eu une vraie catastrophe. L’humanité va mourir, j’y crois sérieusement. Il y a encore eu un rapport du GIEC terrible il y a quelques jours. On vit un truc effroyable.

B. D. : Avec Gustave, on voulait sortir le film le plus rapidement possible, parce que, quand on a vu Éric Zemmour arriver comme candidat, on s’est dit : « Ça y est, c’est reparti pour une campagne sur les migrants et la sécurité, comme tous les cinq ans. » Il fallait au moins une proposition écolo, ne serait-ce qu’artistiquement. Remettre le débat sur la place publique, parce qu’il va encore passer à l’as. Pareil avec la guerre en Ukraine : c’est encore un truc du xxe siècle, des vieux réflexes nationalistes qui pourraient nous entraîner dans une catastrophe gigantesque. Le monde entier devrait être uni en un seul gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique, pas se faire une guerre de plus.

G. K. : Dans En même temps, le message sur l’écologie et le féminisme, qui nous semblent indissociables, peut être perçu comme un peu naïf, mais nous on trouve justement qu’il faut le seriner. Et prolonger tout ce qu’a apporté le mouvement #MeToo. On voulait aussi faire un film gai sur l’engagement féministe, parce qu’il est parfois perçu comme un peu raide.

B. D. : On s’est inspirés de Noël Godin, des entarteurs belges, avec qui on avait fait des actions rigolotes, pour montrer l’activisme féministe sous un autre angle.

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C’est la première fois que le mouvement des collages contre les féminicides, né en 2019 et dont les membres collent des messages sur les murs des villes, est représenté au cinéma. Comment avez-vous écrit ces rôles ?

B. D. : Au départ on ne pensait pas forcément aux « colleuses ». Notre ami Robert de Houx, aujourd’hui disparu et qui jouait dans nos premiers films, bloquait les banques simplement en mettant des allumettes et de la colle dans les serrures. C’était un anar « colleur ». C’est en pensant à lui qu’on a eu cette idée. Après, je ne connais pas personnellement de « colleuses », mais je suppose qu’elles doivent bien se marrer aussi. C’était un bonheur de bosser avec ces trois actrices [India Hair, Jehnny Beth et Doully, ndlr]. Chacune dans leur style, elles ont un caractère et un naturel confondants, et des parcours atypiques. Ça fait trois ans que Doully présente Groland à la place de Moustic, et il n’y a pas encore eu un seul article dans les journaux sur elle alors qu’elle est extraordinaire.

La position dans laquelle les héros sont collés aurait pu sembler très lourde, voire même homophobe. Comment avez-vous évité ce travers ?

G. K. : C’était notre hantise. C’est seulement quand on a fait les essais costumes avec les deux comédiens qu’on a commencé à se dire que ça pouvait marcher. Il fallait faire oublier cet aspect très rapidement. Les montrer en train de marcher collés ensemble l’un derrière l’autre, puis vite passer sur les visages, trouver des axes intéressants.

B. D. : Essayer d’éviter les faux pas nous a justement poussés à être plus créatifs. On avait un souvenir cuisant d’un ou deux sketchs pour Groland, tellement nases… C’était plus que casse-gueule.

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Vous êtes pile dans la génération des boomers. Vous avez le sentiment d’avoir compris des choses par rapport à d’autres personnes de votre âge ?

B. D. : Dans notre façon d’être, il y a plein de trucs de boomers, on ne pourra jamais s’en dépêtrer. (Il se tourne vers Gustave.) Toi, t’adores les matchs de foot ; moi, les courses de motos.

G. K. : En ce qui me concerne, j’ai été très con avec ma femme à certains moments. Ça rejoint ce que dit Vincent Macaigne dans une scène du film, quand il est allongé sur un divan avec Jonathan Cohen. On peut aller jusqu’à faire un mensonge éhonté à sa femme pour aller à un match de foot. C’est catastrophique. On est des boomers, mais notre habitude de l’humour noir, notamment avec Groland, nous donne une certaine vision des choses, un regard décalé sur nous-mêmes.

B. D. : Et peut-être que, grâce à notre âge, on a échappé à l’individualisation extrême. Aujourd’hui, tout le monde est sur les réseaux et doit se montrer beau et fort. Nous, on a une mentalité d’avant, mais de groupuscules, de groupes de rock, on n’est pas intéressés par mettre notre propre gueule en avant.

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À part les héroïnes de Louise-Michel et d’I Feel Good, interprétées par Yolande Moreau, les femmes ne sont pas souvent au centre de vos films, mais plutôt des personnages secondaires. Pourquoi ?

G. K. : C’est ce côté boomer qui ressort, c’est vrai. C’est comme le fait qu’on ne met jamais de mecs de banlieue… On parle de ce qu’on connaît.

B. D. : Chaque œuvre d’art doit avoir une part de vérité très forte pour que ça soit ressenti par les autres. Il y a forcément plein de petits bouts d’autobiographie dans nos films. Le risque de mettre en scène une héroïne, ça serait de mal le faire, que ça ne parle pas aux gens, que ça soit forcé.

Pourquoi tournez-vous partout en France plutôt qu’à Paris ?

B. D. : Au début de notre carrière, on ne voulait surtout pas faire des films parisianistes. Pour ce tournage, on a tourné à Albi et dans ses alentours, parce qu’on est fans d’art brut. Dans le film, les filles se réunissent dans un local avec plein de peintures, c’est dans la petite ville de Grenade-sur-Garonne que j’ai découverte à l’occasion d’une édition du festival international du film grolandais, à Toulouse. J’y ai rencontré le couple d’artistes qui a cette maison tapissée de leurs œuvres. Rien que ça, ça peut nous donner envie de faire un film dans une région.

Et puis, grâce à Groland, on a un contact assez facile. On a rencontré des gens du spectacle de rue extraordinaires, dont Fabrice, qui est devenu accessoiriste du film et qui est l’inventeur des chansons en « Eh bé » [qu’on voit dans une scène de karaoké hilarante dans un bar d’hôtesses, ndlr]. Comme le gendarme qui fait une danse en chantant pour faire de la prévention [dans une autre scène du film, ndlr], c’est issu du spectacle de rue Gendarmerie, découvert dans un autre village. En visitant les régions avec l’esprit ouvert, on fait des rencontres qui nourrissent les projets, ça fait des films un peu différents.

Vous n’avez jamais songé à vous présenter à une élection ?

G. K. : Je ne souhaiterais pas être un homme politique du tout ! Tu te fais laminer à chaque décision, il faut peser ta parole au gramme près. Je ne sais pas parler en public, je n’ai aucune repartie. C’est un métier, un art aussi de la langue de bois. Mine de rien, tu ne peux pas réussir sans ça.

B. D. : Il faut avoir un esprit sacrément bien construit pour s’engager en politique. C’est assez à la mode de critiquer les écoles comme l’ENA, mais au moins il y a une formation. Si on mettait quelqu’un comme moi à l’Assemblée nationale, je passerais cinq ans à comprendre comment ça marche. La fonction politique, c’est très important. Le maire de mon village de 2 000 habitants est extraordinaire. Il a réussi à faire revenir des services médicaux, rouvrir des écoles… Quand quelqu’un est si dynamique, ça peut amener des choses formidables. Mais, même lui, il recoit des menaces de mort, il doit se faire accompagner pour sortir de la mairie parce qu’un mec veut lui faire la peau… C’est fou !

En même temps de Benoît Delépine et Gustave Kervern, Ad Vitam (1 h 48), sortie le 6 avril

Photographie (c) Trois Couleurs

Images (c) Chloe Carbonel

· Le cinéma de Benoît Delépine et Gustave Kervern de Christophe Geudin et Jérémie Imbert, La tengo, 239 p., 2021

· Kervern Delépine - L'intégrale Edition Spéciale, Ad Vitam, 2021

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