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« Armageddon Time » : la comète James Gray a encore frappé

  • Joséphine Leroy
  • 2022-05-20

En 2019, le réalisateur américain avait pris les commandes d’une épopée spatiale (« Ad Astra »). Pour nous clouer à nos sièges trois ans plus tard avec son bouleversant et si percutant « Armageddon Time » (en Compétition au Festival de Cannes cette année), inspiré par son enfance new-yorkaise au tout début des années 1980. Un scénario ultrasensible porté à l’écran par un casting parfait, dans une mise en scène qui balance brillamment entre douceur et intensité. Magistral.

Le jeune Paul Graff est en 3ème et s’ennuie royalement pendant le cours du professeur Turkeltaub (« tortue sourde » en anglais). Ne pas se fier à ses cheveux roux bouclés, son visage angélique : Paul ne pense qu’à foutre le bordel, dessiner, s’évader. Comme lui, son camarade Johnny (Jaylin Webb), un gamin noir du Queens (dont le regard intense dégage une incroyable mélancolie) qui n’a pas sa langue dans sa poche et ne supporte pas plus l’école. Dans ses rêves les plus fous, il travaille à la NASA. D’un simple regard échangé, les deux enfants savent. Ils savent qu’ils ne sont pas adaptés, que ce système (raciste, déterministe), n’est pas fait pour eux.

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Ce sont les premières scènes d’Armageddon Time et elles contiennent déjà en elles toute la puissance du film de James Gray qui, en créant des échos sidérants entre les eighties (dominées par le culte de l’argent et de la méritocratie) et la société contemporaine, se place résolument du côté de ces sales gosses rêveurs, provocateurs, un peu mythos sur les bords mais bien plus conscients que les adultes. Tout en délicatesse, le cinéaste vient soudre leurs deux imaginaires, bercés par des images de fusées, de combats de boxe de Mohammed Ali, ou des sons de hip-hop.

Son nom de famille américanisé le camoufle, mais Paul vient d’une famille juive ashkénaze, dont les deux branches ont fui une Europe antisémite, et dont l’une vient d’Ukraine, quittée pour s’échapper des pogroms (comme James Gray) – une histoire que son grand-père (bouleversant Anthony Hopkins), seule figure à trouver grâce à ses yeux, choisit de raconter à Paul, dans l’ambiance feutrée de sa chambre. 

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Comme dans son sublime Two Lovers (2008), le cinéaste explore cette généalogie juive tourmentée dans les espaces domestiques – seul espace où on n’a pas à baisser la tête, se faire discret, pour s’intégrer à la société. Seul espace aussi où toute la violence enfouie ressort – à bout, les parents de Paul (géniaux Jeremy Strong et Anne Hathaway, dont c’est le grand retour à l’écran) désespèrent de leur fils rebelle, au point que son père, reproduisant la violence symbolique que lui-même subit au quotidien, en vienne à lui infliger de douloureux coups de ceinture.  Avec pour seule famille une grand-mère grabataire qui ne peut pas s’occuper de lui, Johnny, au contraire, est sans cesse renvoyé à la rue, à l’image d’une communauté afro-américaine ghettoïsée, enfermée dans la précarité, et qui n’a d’autre choix que d’aller chercher dehors de quoi survivre.

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On n’avait jamais vu un film tisser aussi intelligemment des liens entre ces deux mondes, victimes d’un même mal, toujours palpable, toujours dévastateur, toujours meurtrier. Sans naïveté, le film vient montrer comment elles en arrivent pourtant, à cause du déterminisme, à être séparées.  Lorsque ses parents l’envoient dans une école privée huppée (la Kew-Forest School, qui compte dans son conseil d’administration Fred Trump, le père de Donald Trump), Paul doit se fondre dans la masse d’enfants WASP, BCBG. Dans une scène bouleversante, Johnny vient lui rendre visite pour l’inviter au concert des Sugarhill Gang. Personne ne le dit, mais tout le monde le pense : un Noir n’a rien à faire là. Reproduisant les mécanismes racistes de ses camarades, Paul, gêné, lui demande de s’en aller. La séquence, filmée à travers les grillages, est aussi cruelle que brillante, à l’image du film dans son ensemble. Du grand et fulgurant James Gray.

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Images (c) Focus Features, LLC.

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