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« Tiger Stripes » d’Amanda Nell Eu : coups de griffe

  • Marion Pourrier
  • 2024-03-08

[Critique] Après « Carrie au bal du diable » de Brian De Palma, « Grave »de Julia Ducornau et « Le Règne animal » de Thomas Cailley, ce film malaisien offre une réflexion fascinante sur la puberté féminine, en puisant avant tout dans le folklore d’Asie du Sud-Est.

« Il est écrit ici que, si tu ne nettoies pas le sang correctement, des démons mangeront ce sang et te suivront partout. » Cette menace, lue par une amie, plane au-dessus de Zaffan, seule fille de sa classe à avoir eu ses premières règles. Celles-ci signent les prémices d’une bien étrange métamorphose physique pour cette jeune fille rebelle...

Avec une habileté et une pertinence étonnantes pour un premier long métrage, Amanda Nell Eu représente la puberté féminine comme une transformation monstrueuse. Elle traduit le sentiment d’impuissance vécu par de nombreuses adolescentes face à tous ces changements physiques incontrôlables, ainsi que la honte de ne pas rentrer dans les normes. À cela s’ajoute le poids du regard désapprobateur des autres face à une féminité perçue comme sale. À mesure que son propre corps lui échappe, le milieu scolaire dans lequel Zaffan évolue se révèle de plus en plus hostile. Comme un tigre chassé par les hommes, elle finit par être persécutée par ses camarades et traitée comme une paria.

À la manière d’un conte, Tiger Stripes remet en question la monstruosité dans le cadre du harcèlement, au sein d’un environnement cerné par la jungle, qu’on ne peut situer géographiquement de façon précise. En brouillant les pistes, en mêlant le familier et le mystérieux, le film enrichit son atmosphère fantastique. La mise à distance des adultes, souvent dépassés par la situation, contribue à approfondir l’univers de l’enfance qui est dépeint, tout en participant à la dimension grotesque du film. La cinéaste s’inspire du folklore local en le détournant pour mettre en valeur la beauté du monstre et l’absurdité de sa diabolisation. Si la caméra prend le temps de se concentrer sur l’organique avec des plans rapprochés sur Zaffan et les détails de sa désagréable mutation, le champ s’élargit pour saisir quelque chose de l’harmonie avec la nature. Car le propre d’une bête sauvage, c’est bien de ne pas pouvoir être contenue.

Tiger Stripes d’Amanda Nell Eu, Jour2fête (1 h 35), sortie le 13 mars.

Trois questions à Amanda Nell Eu

Quelle a été votre méthode de travail avec vos jeunes actrices ?

J’ai sélectionné trente filles pour participer à des ateliers pendant presque un an, ce qui a permis de créer un safe space. J’ai pu découvrir leur personnalité et comprendre qui avait une alchimie avec qui. Dès le début, Zafreen [Zairizal, qui joue le personnage de Zaffan, ndlr] avait un langage corporel très différent. Elle n’avait peur de rien. Je me suis inspirée d’elle pour nourrir son personnage.

Pourquoi avoir incorporé des vidéos filmées au téléphone ?

Mes personnages ont 12 ans, et c’est le monde dans lequel elles grandissent. Elles savent parfaitement comment utiliser un écran vertical sur TikTok, donc ce sont les jeunes actrices elles-mêmes qui ont filmé avec leur téléphone les vidéos que l’on voit dans le film.

Vous dites être inspirée par le folklore d’Asie du Sud-Est...

Dans notre folklore, il y a cette grande proximité avec la nature et les animaux. J’ai aussi ce goût pour nos anciens livres d’horreur, avec des histoires très bizarres, presque comiques, entre horreur et absurde. C’est ce ton-là que je voulais apporter à l’écran. Pour les effets spéciaux, je voulais aussi rester fidèle à cet esprit avec un maquillage très texturé inspiré des vieux films de monstres malais.

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