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Vu à Venise : « The Card Counter », retour en grâce d’un Paul Schrader en eaux troubles

  • David Ezan
  • 2021-09-04

Après l’excellent "Sur le chemin de la rédemption", l’éternel sale gosse du Nouvel Hollywood récidive avec un film d’une grande noirceur introspective et politique, glissant Oscar Isaac dans la peau d’un ancien tortionnaire d’Abou Ghraib addict aux jeux d’argent.

Voir un film de Paul Schrader à Venise, c’est constater à quel point cet outsider du cinéma américain fait figure de résistant parmi les naufragés du Nouvel Hollywood, s’obstinant malicieusement à poursuivre son œuvre quarantenaire – et ce quitte à tourner le dos aux studios. C’est que Schrader est un loup solitaire, au même titre que le protagoniste du Taxi Driver qu’il a écrit en 1975 et qui, depuis, n’a jamais cessé de nourrir son imaginaire de cinéaste. Au visage de Robert de Niro succéderont, chez lui, ceux de Willem Dafoe ou d’Ethan Hawke ; Oscar Isaac n’échappe pas non plus à la règle, incarnant cette fois Will, un as des jeux d’argent qui, pour échapper à la culpabilité d’avoir perpétré des actes de torture sur les détenus irakiens d’Abou Ghraib, sillonne l’Amérique des casinos.

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À l’ivresse d’un univers interlope maintes fois célébré au cinéma, Schrader oppose la lugubre torpeur qui irriguait Light Sleeper en 1992, déjà hanté par les divagations mentales d’un héros en quête de rédemption. Radicalement anti-hollywoodien, The Card Counter semble filmer l’Amérique à revers : sans compromis, le rigorisme de la mise en scène confinant à une belle lenteur atmosphérique, et sans pitié, le cinéaste n’hésitant pas à pointer du doigt les travers autoritaires de son pays, ici liés à l’exaltation militariste la plus crasse.

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Comme poussé par une force étrange à s’oublier dans le poker, le blackjack et autres jeux, Will n’est plus qu’un esprit algorithmique ; c’est qu’il joue moins pour l’argent, qui ne l’intéresse guère, que pour oublier un corps qui le dégoûte – celui qui a torturé à Abou Ghraib. Comme souvent chez Schrader, la rédemption passera précisément par une collision avec d’autres corps : ceux qu’on souhaite sauver pour se sauver soi-même (ainsi de la rencontre avec le fils d’un autre tortionnaire, qui souhaite venger le destin tragique de son père en éliminant celui qui l’a enrôlé) ou bien ceux qui réveillent notre désir, comme celui d’une géniale reine des casinos avec qui Will fera affaire. Déviant d’un point de départ profondément intérieur, le film s’invente ainsi une improbable (mais réjouissante) famille recomposée, chacun trouvant en l’autre un vrai point d’équilibre – mot qui, plus que jamais, sonne particulièrement juste, l’art du cinéaste ayant rarement atteint un tel degré de plénitude.

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