D’Albert Camus à Malek Bensmaïl, comment la victime de « L’Étranger» a fini par exister

« L’Arabe » du cinéaste algérien Malek Bensmaïl sort cette semaine, un an après « L’Étranger » de François Ozon (2025). De la même victime, ces deux films nés du roman d’Albert Camus font un usage bien différent.


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L'Arabe de Malek Bensmaïl

Camus a écrit sept fois « l’Arabe » sans jamais nommer la victime de Meursault dans L’Étranger (1942). Dans ce récit à la première personne d’un meurtre absurde dans l’Algérie coloniale, chef d’œuvre et texte le plus lu de son auteur dans le monde, cet « Arabe » n’a pas d’identité. Une omission très discutée au fil du temps, jusqu’à sa correction par Kamel Daoud dans Meursault, contre-enquête (Goncourt du premier roman en 2015). Il le nomme Moussa, lui invente une histoire et lui donne une famille : l’écrivain algérien naturalisé français en fait, tout simplement, un personnage.

L’Arabe de Malek Bensmaïl (au cinéma cette semaine) adapte Daoud et achève de donner corps à Moussa, celui du comédien et rappeur Brahim Derris. Le frère de Moussa, Haroun, y raconte leur histoire, fût-elle fortement influencée par le point de vue d’une mère endeuillée. Dans ce récit, Meursault, narrateur dans le roman de Camus, occupe une place minime. 

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L’Etranger de Luchino Visconti (1967)

Incidemment ou non, ce film arrive peu de temps après L’Étranger de François Ozon (2025), deuxième adaptation, plutôt très fidèle, après celle (littérale) de Luchino Visconti en 1967. Ozon assume avoir imaginé une version« contextualisée », c’est-à-dire « prenant en compte les événements qui se sont passés après 1942 » en Algérie, de sa décolonisation à son indépendance, explique-t-il à AlloCiné.

Tout en collant au récit du roman, il change la structure et ajoute, en ouverture de son film, des actualités qui vantent « la cohabitation entre Français et Algériens » (oublié le célébrissime incipit, « Aujourd’hui, maman est morte ») puis enchaîne sur Meursault en prison : « J’ai tué un Arabe », dit-il quand les Algériens emprisonnés lui demandent pourquoi il est là. 

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L’Etranger de François Ozon / Photo Carole Bethuel © Gaumont

DES FIGURANTS PRÉSENTS 

Camus racontait surtout la société des colons. L’image oblige Ozon : les figurants prennent nécessairement plus de place dans le cadre, là où ils n’existent que dans les interstices du livre, qui se concentre plutôt sur ses personnages blancs. Chez Camus (que Daoud ne nomme jamais), les Arabes sont « comme des fantômes », écrit le romancier au début de Meursault, contre-enquête. Les Algériens sont ici un peu plus présents que dans le Visconti. 

Pour autant, le choix du noir et blanc fige le film comme une image d’Épinal, que L’Étranger, le livre, est devenu. Question de budget limité, paraît-il, de simplicité pour les raccords des décors, selon l’interview accordée par le réalisateur à Canal+. Mais pas seulement. « Je trouvais que ça apportait une forme de distanciation qui correspondait bien au regard de Meursault sur le monde, et puis toutes les archives de l’époque sont en noir et blanc », disait Ozon sur France Inter.

FILM D’ÉPOQUES

L’Arabe, film dont l’intrigue court sur plusieurs époques, fait aussi le choix du noir et blanc, mais pour les années 1930 uniquement. Celles où l’on creuse l’histoire de Moussa, encore vivant. On y apprend ce qui a mené Moussa sur la plage, ce qui l’animait auparavant, les filles et sa moto –lui qui était mécano. Ce n’est plus l’énigmatique « frère de l’ancienne maîtresse de Raymond », comme chez Camus.  L’Étranger de Ozon, lui, nomme cette dernière : Djemila (elle est jouée par Hajar Bouzaouit). 

Djemila a même un ou deux échanges avec Marie (Rebecca Marder), la petite amie de Meursault, qui elle aussi prend un peu plus de place dans le film. Tout comme les fesses de Meursault, érotisées dans pas mal de plans peu camusiens. Là s’arrête l’entreprise d’Ozon, qui épaissit les personnages du livre par modernisme.

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L’Arabe joue une partition plus subtile, accordant à chacun – hormis Meursault – une place précise : chaque membre de la famille de Français qui emploie Haroun et sa mère a un nom et un trait de caractère, idem pour le personnage de Raphaël Thierry, Joseph, dont on découvre la trajectoire de vie bien dessinée, de la France à son installation en Algérie. Il aurait pu n’être que « le Français », parfait miroir de « l’Arabe », mais le film de Malek Bensmaïl va plus loin. François Ozon, lui, s’appuie surtout sur son image finale, un nom sur la tombe de l’« Arabe », pour montrer qu’il a nommé Moussa.