
Singapura ressemble au départ à un thriller comme on en voit beaucoup. Mais le genre est en fait un prétexte à une exploration très intime du désir féminin…
Oui, c’est une série qui dessine des silhouettes très audacieuses pour parler d’amour. C’est une série sur la passion, sur la puissance du sentiment qui prend la forme d’un thriller. En regardant cette série, on devient un spectateur actif. On est obligé de se poser des questions sur chacun des personnages.
La série parle d’un milieu très privilégié, un peu en vase clos. Pourquoi aime-t-on à ce point voir les riches avoir des problèmes ?
Sur les classes très privilégiées, on pose d’ordinaire un masque, celui du luxe et de la richesse qui les mettent à distance de nous. On a du mal à se dire qu’une fois ce masque ôté, ils vivent les mêmes problèmes que tout le monde. La série joue avec ce masque, en dessine des contours pour mieux l’arracher. Elle questionne les rapports sociaux, les rapports de classe, les problèmes de violence, de genre, de rapport de domination.

L’un des points de départ de la série, c’est la fascination soudaine de Justine pour le personnage qu’interprète Ariane Labed, et qui détonne par sa fantaisie. La fiction en ce moment s’intéresse beaucoup à des personnages féminins hétérosexuels qui sont soudain troublés, attirés par une autre femme…
C’est une question très intéressante. Il y a aujourd’hui un tournant. Pendant longtemps, la valeur des femmes a été indexée sur le regard de l’homme, sur une forme de sexualisation ultra-normée. Heureusement, on est en train de se détacher de ce rapport à notre corps, et du coup le désir peut s’épanouir. Quand il s’épanouit, alors les injonctions dégagent, et la sensualité devient notre boussole érotique. Les cadres ont complètement explosé, et dans cette explosion on se rend compte qu’on peut aller titiller notre sexualité ailleurs. Avec ce personnage qu’Ariane Labed crée, dans cette silhouette très audacieuse, il y a quelque chose qui plaît beaucoup à Justine. Soudain, cette femme lui fait changer de point de vue. C’est terrifiant et excitant à la fois. C’est à ça qu’elle va se raccrocher tout au long de la série : ce désir qu’elle a eu et tout ce qu’il a éveillé d’endormi en elle.
La série a un rapport ambigu au désir : il construit et il détruit en même temps…
Je trouve que c’est un rapport ambigu très juste, parce que dans le désir on met nos névroses, nos envies, mais aussi nos parts les plus sombres. Et je pense que c’est ce que raconte la série : une femme guidée par la joie d’un amour naissant et qui, en même temps, s’enfonce dans ses obsessions, dans ses failles. C’est ça, Justine : la raison et le désir.

La série est créée par Elsa Marpaux et réalisée par Danielle Arbid et Lucie Borleteau, avec au centre que des personnages féminins forts. Vous avez vécu la série comme faisant partie d’une révolution dans le changement de regard ?
On demande beaucoup aux femmes aujourd’hui d’être dans un rapport de puissance et de force, de s’affirmer dans l’espace public ou dans leur vie, toujours avec un rapport à la réussite. Ce qui m’a beaucoup plu dans le scénario d’Elsa, et dans la vision de Danielle et de Lucie, c’est de partir plutôt des doutes, des peurs, de ce qui fait vaciller. Plus qu’une écriture au féminin, c’est une écriture du ressenti, du trouble, du doute, de la sensation qui nous a toutes guidées.
Le décor de Singapour, la chaleur, ce contraste entre la ville cacophonique et la nature participe de l’atmosphère oppressante de la série…
On a tourné une partie de la série à Bangkok. D’un coup, vous êtes dans une grande jungle, avec plein d’eau, plein d’animaux très différents. Le lendemain, on est en plein milieu de Bangkok, dans une rue avec que de la street food, beaucoup de monde, beaucoup de bruit, des couleurs, une architecture très particulière. C’est passionnant d’être dans des décors plus forts que nous, dans lesquels on n’a pas l’habitude de se mouvoir. Ça nous rappelle que l’environnement est plus fort que nous : il était là avant nous, il sera là après nous.
La série creuse des émotions très intimes pour votre personnage. Elle est comme chavirée par une rencontre et ce pays étranger. Comment trouve-t-on cette émotion en soi ?
Je trouve hyper intéressant, pour un personnage, de travailler sur la honte, sur le rapport au ridicule que peuvent vivre les gens que l’on interprète. Ça va chercher des endroits de profonde sincérité. Donc j’ai cherché la honte de Justine, ce qu’elle a construit pour tenir et comment elle pouvait enfin s’abandonner…

Comment joue-t-on un personnage à la fois moteur de la série et en même temps absent à lui-même, dissimulé dans une position d’observation ?
Ce point de vue d’observatrice, il est compliqué à jouer. C’est très difficile d’en faire le moins possible dans chaque scène, et de se dire que son lieu d’existence est un endroit presque enfantin de curiosité. Justine, c’est le regard du spectateur : elle nous ouvre les portes de chaque maison, elle entre dans l’intime de chacune de ces personnes, elle est le guide. Le travail avec Danielle Arbird, l’une des réalisatrices, tient de la transe. C’était hyper déstabilisant. J’avais parfois le sentiment d’approcher un jeu comme dans certains films asiatiques que j’aime beaucoup. Quelque chose de très pur, très simple qui oblige à être et non à jouer.
La série est co-réalisée par Danielle Arbid et Lucie Borleteau, deux cinéastes avec un regard fort. Comment passe-t-on de l’une à l’autre ?
C’est à nous de faire la passerelle. Danielle a une manière de travailler où elle crée dans le chaos, dans le bordel, dans la vie, dans le fouillis, le bruit, l’énergie. C’est une femme qui est tout le temps en mouvement. Il faut se dire « j’y vais, je plonge avec Danielle », sinon je pense qu’on vit un tournage très violent. Et puis tout d’un coup, il y a Lucie, qui a une approche beaucoup plus horizontale, plus partagée, plus dans la discussion. Ça arrive comme une respiration. En tant qu’acteur, il faut avoir son endroit à soi, presque son endroit secret pour créer. Changer de réalisatrice permet d’avoir toujours une assise, d’être son propre point de repères.
