
Comment avez-vous rencontré la famille O’Reilly au cœur de ce documentaire ?
Quand j’ai commencé dans ce métier, je me suis dit que j’allais forcément faire un jour un film sur les voyageurs. C’était une évidence, j’étais fasciné par cette arène cinématographique. Une fois parti à leur rencontre, je me suis rapidement rendu compte que cela allait me prendre un temps phénoménal. J’ai vu plein de communautés, plein de familles qui m’ont touché, dont les O’Reilly pour la première fois en 2020. Quand je les ai rencontrés, je m’attendais à des gens libres et extrêmement fiers. En réalité, j’ai vu des individus asphyxiés par cette société irlandaise qui les cloisonne et les pousse soit à se sédentariser dans des endroits précis, soit à s’installer dans des maisons ou des appartements, allant à l’encontre de leur façon de vivre. Il y a un taux de dépression énorme et sept fois plus de suicides chez les voyageurs que dans l’ensemble de la population irlandaise.
Qu’est-ce qui vous a poussé vers un film intime plutôt qu’un portrait d’une communauté entière ?
Plus je passais du temps avec les O’Reilly, plus je les aimais et plus j’avais envie de les voir sans caméra. Le tournage était devenu presque secondaire. Les enfants sont somptueux, la mère a un côté superwoman et Pa’, le père, est presque un personnage de fiction. Il y a une certaine brutalité et une forme de tendresse unies dans un corps de buffle que je trouve majestueux. C’est quelqu’un qui n’exprime jamais ce qu’il ressent. Mais il a des moments d’absence durant lesquels toutes les émotions dégoulinent. Il n’y avait qu’à poser sa caméra pour avoir quelque chose de sublime. J’ai complètement changé ma façon de penser le film et en 2024, j’ai décidé de le faire avec eux.
A-t-il été facile de les convaincre ?
Dès le début, ils ont accepté que je les filme car je revenais toujours avec des images la fois suivante. C’était un moment amusant de les regarder ensemble. Mais autant il est facile de tourner devant la caravane avec les enfants, autant être invité à l’intérieur pour parler de choses intimes, c’est un autre délire. Au départ, j’étais un personnage étrange, exotique, qui rentrait dans leur monde. Je me suis dis qu’il fallait passer du temps avec eux pour qu’ils finissent par s’ennuyer de moi. Je voulais faire partie à la fois du décor et de cette famille débordante d’amour, que je jalousais un peu. Cela a été très important pour moi de créer un lien avant de capter des choses. Au fur et à mesure, la caméra est devenue une extension de cette famille, leur onzième enfant en quelque sorte. Mais pour capter un “je t’aime” devant la caméra, il a fallu cinq ans de travail.

Quel dispositif avez-vous utilisé pour vous approcher d’eux au plus près ?
J’ai commencé seul avec un appareil photo. À un moment, j’ai tenté de faire venir un ingénieur du son et cela a été une catastrophe. Un intrus dans le cocon protégé des O’Reilly, cela obligeait à repartir de zéro. Mais comme cela restait un peu lourd seul, j’ai fait venir Jean-Baptiste Plard, mon co-scénariste, qui a réussi à construire un lien très fort avec la famille. Son travail était uniquement celui-ci, donc j’étais toujours seul à l’image et au son. Mais au bout d’un moment, je connaissais la chorégraphie de cette famille, le rythme de son petit espace, et j’aimais bien laisser la caméra tourner longtemps. C’est ce qui s’est produit pour la séquence d’ouverture [filmée devant l’entrée de la caravane en plan fixe pendant que les enfants et les parents entrent et sortent, ndlr] : j’ai vu ce ballet se répéter et j’ai décidé un matin de me poser quinze minutes.
Comment avez-vous construit l’identité esthétique du film, très reconnaissable notamment par ses tons chauds qui tranchent avec l’image un peu pluvieuse et grise que l’on peut avoir de l’Irlande ?
Je voulais montrer toutes les saisons de l’Irlande mais c’est vrai que ces morceaux d’été, c’est ce que j’ai vécu plus jeune avec mes cousins. La baignade dans la rivière, la glace à l’italienne à la station-service, courir dans les champs de blé, c’est mon enfance. J’avais comme référence au départ les œuvres d’Andrea Arnold ou Ken Loach, avant de les abandonner pour me concentrer sur les films de famille tournés par mes oncles, ainsi que les photographies de Josef Koudelka. Il a fait une série extraordinaire sur des gitans en Slovaquie, en Slovénie et en France dans les années 1970. Ce sont des clichés en noir et blanc extraordinaires, il a chopé l’énergie et la beauté des gens.

Vous rythmez le film de scènes similaires dans lesquelles le père, et parfois les enfants, grimpent sur un sulky attelé à leurs chevaux et s’en vont trotter sur la route. Quel est leur rôle ?
Pour Pa’, le sulky représente une façon de s’échapper. Il y a quelque chose de thérapeutique dans le fait de retrouver une certaine sensation de liberté. Mine de rien, celle-ci est menacée, avec les voitures qui passent et klaxonnent. Cela vient rappeler que les voyageurs gênent et ne sont jamais totalement libres.
Aux deux-tiers du film, Pa’ est condamné à de la prison. Pourquoi avoir choisi de passer sous silence la raison de sa condamnation ?
C’était un pacte passé avec la famille. J’avais la responsabilité de ne pas tout dévoiler, je ne voulais pas que cela devienne voyeuriste et je pense que de toute façon, ce n’est pas essentiel pour comprendre le film. Surtout, j’ai commencé ce projet par le prisme des enfants, et même du conte, car il y a quelque chose de féérique dans cette vie coupée du monde. Or, les enfants sentent bien les tensions mais ne comprennent pas tous les tenants et les aboutissants.

Comment avez-vous veillé à garder la bonne distance avec votre sujet pour ne tomber ni dans l’angélisme, ni dans le misérabilisme ?
C’est un questionnement qui m’a poursuivi pendant tout le tournage. J’ai essayé de ne pas cacher qui sont les O’Reilly, y compris leurs décisions qui nous paraissent incompréhensibles, comme lorsque les parents refusent une maison qui leur est proposée. Le but n’était pas de les magnifier mais d’être honnête. C’est un peuple très stigmatisé en Irlande, qui suscite une forme de haine alors qu’il est méconnu.
Les O’Reilly ont-ils vu le film ?
Nous leur avons organisé une projection au cinéma. Ils n’y étaient jamais allés de leur vie, on a fait la totale, avec les pop corn et tout. J’ai senti qu’ils avaient un peu peur avant. Après, ils ne m’ont jamais dit s’ils avaient aimé ou pas mais j’ai quand même décelé de la fierté et de la reconnaissance. Je crois qu’ils se sont trouvés beaux.
