« Minotaure »: un film qui questionne le vice public dans la lignée de Platon

Chaque mois, Maxime Toscan du Plantier décrypte un film récent à l’aide des sciences humaines. Aujourd’hui, morale privée et publique dans « Minotaure ».


MINOTAURE copyright Anna Matveeva

Hier comme aujourd’hui, la tentation est grande pour qui vit dans un régime autoritaire d’y faire face en se ménageant un espace privé, où l’on pourrait continuer à vivre sa vie comme si de rien n’était. Gleb, le protagoniste du brillant Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, est un de ceux-là. Patron d’une entreprise de transport dans une ville moyenne russe, au quotidien partagé entre le travail et sa vie de famille avec sa femme, Galina, et son fils adolescent, Gleb ne parle jamais de politique ni ne mentionne l’invasion de l’Ukraine, survenue quelque mois plus tôt.

Pourtant, derrière ce quotidien de bon père de famille, aussi propre que le SUV neuf qu’il conduit dans une imagerie presque publicitaire, l’illusion vacille. Sa relation avec Galina se réduit à se faire servir son repas et à lui déléguer l’ensemble des tâches domestiques, tandis que la guerre s’infiltre partout en arrière-plan : un groupe de soldats en uniforme traverse la rue ; une de ses salariées regarde des vidéos de bombardements de villes ukrainiennes sur YouTube ; une affiche incite les jeunes hommes à s’engager pour défendre la mère patrie ; plusieurs de ses salariés émigrent pendant le week-end ; un train chargé de tanks estampillés d’un « Z » blanc roule devant lui à un passage à niveau. L’intrigue s’emballe lorsque le maire de sa ville lui ordonne d’établir une liste de salariés qui seront mobilisés et envoyés au front, et que sa femme décide de ne plus tolérer cette situation. Il est confronté à un choix.

Andreï Zviaguintsev : « L’enjeu principal, c’est celui du choix »

À l’inverse d’un de ses amis, qui abandonne tout vernis de moralité pour se complaire cyniquement dans une vie de plaisirs sans lendemain, Gleb ne veut pas voir ce dont son pays se rend coupable ni ce que son couple est devenu, et passe le reste du film à tenter de reconstruire l’illusion de sa vie d’avant. En fin de compte, Minotaure montre qu’il est impossible de dresser une frontière entre morale privée et morale publique. En cela, le film emprunte son argument à La République de Platon. À travers son analogie entre la psychologie de l’individu et l’organisation de la cité, Socrate y développe l’idée que justice individuelle et justice collective sont une seule et même chose, à deux échelles différentes, et que l’on peut difficilement avoir l’une sans l’autre. De fait, tous les efforts de Gleb pour restaurer son quotidien d’avant la guerre ne font que le pousser plus loin dans la compromission et l’immoralité. En cherchant à ignorer la corruption et la violence latente du régime, il en devient complice, et Zviaguintsev montre crûment les conséquences de ses actions. Le dernier plan, glaçant, résume l’avertissement que le réalisateur exilé adresse à ses spectateurs en Russie et au-delà : se préserver un espace de moralité dans une société injuste est voué à l’échec.