
« Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui » : telle est la formule biblique appliquée au dixième segment du Décalogue, la série culte de Krzysztof Kieślowski, auquel Lee Chang-dong rend un hommage explicite.
C’est dire que le nouveau film fleuve du cinéaste sud-coréen, du haut de ses 2h45, raconte la lutte des classes comme une lente et progressive descente aux enfers. On pense évidemment au Parasite de Bong Joon-ho (2019), dont le succès monstre a fait des émules. D’autant qu’on y retrouve la géniale actrice Cho Yeo-jeong et qu’il est question d’un face-à-face entre deux couples, l’un bourgeois, l’autre ouvrier, qui peu à peu vont se cannibaliser l’un l’autre.
L’intention est pourtant bonne au départ : Ye-ji, une réalisatrice mariée à un riche homme d’affaires, souhaite recueillir la parole d’ouvriers licenciés pour un documentaire. Elle cherche quelqu’un qui pourrait lui accorder sa confiance et se lie finalement d’amitié avec Mi-ok, la femme d’un ouvrier brutalement mis à la porte, en qui elle voit le « sujet » parfait pour son film. En tant que cinéaste, Lee Chang-dong pose une question inconfortable sur l’acte même de filmer et ce qu’il implique sur le plan humain, strictement humain ; un plan souvent invisible car coupé au montage.
Pas d’angle mort dans Possible Love, qui décrit le long processus de séduction mutuelle entre filmeur et filmé. Il y a de l’humour dans cette parade nuptiale : il faut voir comment Ye-ji s’acharne à « diriger » Mi-ok, à la faire répéter ce qu’elle a déjà dit, à la convaincre de faire témoigner son mari réticent. Lee Chang-dong la montre avec sa petite caméra au poing, bonne élève, prête à vampiriser la moindre confession : qu’aurait-on fait à sa place ?
La beauté du film, malgré ses longueurs parfois injustifiées, c’est qu’il laisse entrevoir le « possible love », l’amour qu’on dirait « transclasse » entre les deux couples. Un horizon qui prend tout son sens dans le dernier tiers, formidable, où les tensions accumulées délivrent une poésie presque apocalyptique : ce n’est pas faute de répéter que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
