
Peut-être parce qu’il vient du théâtre, Martin McDonagh sait faire claquer les mots comme personne dans ses films. De Bon Baisers de Bruges (2008) à 3 Billboards (2018), une punchline peut blesser bien plus qu’un coup de feu. Film d’espionnage obscur, comédie de fin de vie, satire abrasive sur l’ingérence étatsunienne dans le monde ou bouleversant mélo d’amitié, tout ça est réuni sur les quelques kilomètres carrés de Rapa Nui, l’île de Pâques, dans Wild Horse Nine. En 1973, depuis le Chili de Salvador Allende, Chris et Lee, deux agents de la CIA, s’envolent pour ce qui ressemble à des vacances sur le territoire aux statues mythiques.
Martin McDonagh : « La comédie est le meilleur moyen d’entamer une conversation. »
À moins que ce soit une mission secrète. Ou tout autre chose. Savamment écrit, avec un art de dévoiler petit à petit les enjeux tout en réservant des surprises, le film nous trimballe dans les pas de ces deux héros mal assortis avec un brio déconcertant. Tour à tour trivial et léger, soudain grave et inquiet, le film navigue en équilibriste de séquences de discussions improbables en montée de tension saisissante. Tout ça grâce, notamment, à l’extraordinaire performance de John Malkovich, tout en rupture et décalage. Vieil espion qui n’a plus rien à perdre, Chris mélange tout, le vrai, le faux, l’horreur et l’émerveillement avec une nonchalance tordante et forcément un peu inquiétante.
Son face-à-face très franc avec deux jeunes étudiantes chiliennes engagées va devenir l’étincelle qui met le feu aux poudres du film. On riait de ce duo d’espions loufoque venu d’un cinéma d’avant. Et soudain, notre gorge se serre. Puissamment politique et en colère, mais aussi délicatement mélo, Wild Horse Nine médite avec humour et gravité sur la terrible omnipotence des plus forts et le sentiment d’impuissance qui parfois nous accable. Avec peut-être, comme seule arme pour s’en sortir, la possibilité de s’étonner encore.
Wild Horse Nine de Martin McDonagh, Walt Disney (1 h 58), sortie le 4 novembre
