Marco Nguyen et Simon Balteaux : « L’humour de ‘Jim Queen’, c’est celui qu’on utilise en soirée quand on sort un truc hyper trash »

Dans l’hilarant « Jim Queen », qui a embrasé la foule en Séances de minuit à Cannes, une IST transforme les gays en hétéros fans de foot et de doudounes sans manches. L’enfer pour Jim (Alex Ramirès), roi du pump et des podiums, qui part avec le jeune et frêle Lucien (Jérémy Gillet) en quête d’un remède. Entre satire trash et charge politique, le film d’animation du studio Bobbypills impose des représentations queer libres, cartoonesques et complexes. Rencontre avec Marco Nguyen et Simon Balteaux, deux des quatre auteurs du film.


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"Jim Queen" de Nicolas Athané et Marco Nguyen

Avec Jim Queen, on a l’impression de voir surgir une forme de fierceness, ce mélange de férocité fabuleuse et de fierté queer, encore trop rare en salles. Qu’est-ce que cette idée évoque pour vous ?

Simon Balteaux : Ça me parle vachement. C’est un truc que notre producteur nous a dit pendant le processus de création du film, qui a duré huit ans : «Ce que j’adore chez vous, c’est que vous êtes pédés et vous ne vous en excusez pas.» C’est d’autant plus touchant que je m’en suis excusé pendant des années : ça a été un long chemin pour en arriver là – et j’ai 43 ans. Avec Jim Queen, on avait envie d’être honnêtes, de porter cette fierté-là sans se brider. Je me suis beaucoup interrogé sur ma façon de m’habiller pour la montée des marches à Cannes. Mettre un marcel et un pantalon rose devant Thierry Frémaux n’était peut-être pas le plus approprié, mais c’est comme ça que je suis en soirée, que je me sens à l’aise. C’était un des buts : être à 100 % nous-mêmes.

Marco Nguyen : Je suis né à Aix-en-Provence et, là-bas, il n’y avait pas de milieu gay, c’était comme si cette identité n’existait pas. Quand je suis arrivé à Paris, à 17 ans, j’ai vu que tout ça existait, et c’est ce qui m’a donné envie de faire mon coming out. C’est un peu ce qu’on a voulu montrer dans le film à travers le personnage de Lucien, quand il va prendre des pintes avec les bears [subculture gay dont les membres sont poilus et corpulents, ndlr], qu’il se met du rouge à lèvres avec les drag-queens ou qu’il va renifler des baskets avec les kiffeurs [subculture gay dont les membres sont fétichistes de la chaussure, ndlr]. On voulait montrer comment l’expérience de la communauté gay te renforce pour que tu t’affirmes toi-même.

Avez-vous le sentiment que cette fierceness est aujourd’hui plus présente au cinéma ou dans les médias mainstream ?

S. B. : Oui. Est-ce que cette vague, qui reste minoritaire, se construit en réaction à tout ce qu’on est en train de se prendre dans la tronche ? Ou est-ce parce qu’elle est là que les conservateurs de tout bord décident de nous taper dessus ? Je ne sais pas, mais en tout cas elle est là, et elle est super rafraîchissante.

M. N. : Je trouve que l’animation est un médium très cool pour faire ressortir cette fierceness. Notre façon de l’exprimer dans Jim Queen, c’est par exemple à travers la référence à Dragon Ball : quand Lucien envoie son coming out à la gueule de sa mère façon kaméhaméha [technique de combat durant laquelle on concentre toute l’énergie de son corps afin d’en former une boule que l’on propulse avec force vers l’adversaire, ndlr]. D’ailleurs, ce passage est aussi un hommage à Zoolander (2002) de Ben Stiller, que j’adore : le héros est tellement beau qu’il projette les gens au loin avec sa beauté !

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Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen

Par le passé, l’animation mainstream s’est parfois nourrie d’imaginaires queer : Ursula, dans La Petite Sirène (1990) a été inspirée de Divine, la drag-queen mythique des films de John Waters. Qu’est-ce que cela vous inspire aujourd’hui ?

M. N. : C’est marrant parce que, dans les années 1990, les méchants Disney pouvaient être crypto-queer. Il y avait Ursula, Jafar… Mais c’étaient des antagonistes, des némésis. Nous, on fait le contraire, on héroïse le personnage queer. En 2003, il y avait aussi le personnage de Hana dans Tokyo Godfathers de Satoshi Kon et Shōgo Furuya, une héroïne trans très inspirante. Dans l’animation, il y a de plus en plus de représentations dans l’affirmation queer, avec des problématiques qui nous concernent, et ce n’est plus subliminal, c’est revendiqué.

S. B. : Avant, les personnes queer existaient, mais ne pouvaient pas s’exprimer ou être représentées de façon directe, alors on a trouvé des chemins de traverse. Dans « show-business », il y a « business », avec des investisseurs, des diffuseurs. Tu n’arrives pas avec ton film queer comme ça. On a dû faire face à des gens qui décidaient de qui avait le droit de prendre la parole ou pas. Jusqu’au jour où on trouve une faille. C’est ce qu’on a fait avec Jim Queen, mais ça nous a coûté, ça nous a pris huit ans. Il a fallu convaincre que c’était un film qui allait intéresser, alors qu’on nous répétait que ça n’allait pas marcher. Accéder au Festival de Cannes au bout de ce parcours, ça fait un bien fou.

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Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen

Jim est drôle, car il a énormément de défauts. Longtemps, dans les films destinés au grand public, les personnages gays devaient être lisses, exemplaires, parce qu’il y avait si peu de représentations qu’on attendait qu’elles soient positives. Vous sentez une évolution sur cet aspect ?

S. B. : Il y a une quinzaine d’années, j’écrivais des scénarios pour la télé. J’ai réussi à ce que soit diffusé un baiser lesbien à 14 heures sur France 2, j’en étais super fier. Au bout d’un an, j’ai imaginé un couple gay « méchant ». J’ai reçu un coup de fil de mon producteur, qui m’a dit : « OK pour les gays, mais ce n’est pas possible d’en faire des méchants.» Je me suis retrouvé devant cette absurdité, ça m’a fait beaucoup réfléchir. Évidemment, c’est en train de changer. Jim est un anti-héros. Et j’ai l’impression que maintenant, on a la place d’écrire des histoires où la sexualité, le genre ne vont être qu’une caractérisation parmi d’autres des personnages.

M. N. : Il y a une multiplication des représentations. Avant, tu avais un film, et un gay dedans. Et il devait tout porter. Il devait forcément être beau, lisse, parfait. Le fait de représenter différentes subcultures de la communauté gay dans Jim Queen aboutit aussi à des personnages plus complexes, qui peuvent être méchants. Jim est un mec odieux. Mais c’est aussi parce qu’on est concernés qu’on se permet de l’imaginer comme ça, on fait appel à notre autodérision. Ce n’est pas par sadisme qu’on l’écrit de cette façon, c’est parce qu’on a un regard critique, qui se veut aussi hyper tendre, sur nous-mêmes. C’est vrai qu’il y a une pression de la représentation positive. Parmi les premiers retours américains sur Jim Queen, quelques médias sont quand même très critiques envers le film, justement à cause de cette injonction. Culturellement, on est peut-être plus épargnés par ça, et c’est ce qui nous a permis d’avoir un personnage plus mean.

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Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen

Dans le New Queer Cinema des années 1990, des cinéastes comme Gregg Araki mettaient en scène des « bad gays » : des personnages hors la loi, parfois criminels, pas toujours sympathiques, mais aussi libérateurs parce qu’ils échappaient à l’homonormativité du cinéma mainstream. Avez-vous l’impression que ces figures sont aujourd’hui plus visibles ?

S. B. : Je ne sais pas ce que ça dit des sélectionneurs, des diffuseurs à cet instant, mais, dans l’histoire du cinéma, ces personnages apparaissent, disparaissent, réapparaissent. Dans Club Kid de Jordan Firstman [montré à Un certain regard à Cannes, ndlr], il y a un panel assez vaste de queers, de gays, de bad gays…

M. N. : Je pense qu’on va effectivement vers le mainstream. Le bad gay, on l’assume fort. Mais il y a une violence parfois très dure dans les premiers films d’Araki. Nous, on est plus sur une tonalité d’humour queer.

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Club Kid de Jordan Firstman

S. B. : Il faut qu’il y ait un sens derrière le fait d’être politiquement incorrect. C’est formidable que RuPaul ait démocratisé l’art des drag-queens [avec son émission RuPaul’s Drag Race, ndlr], que ce soit devenu mainstream. Je suis fan. En même temps, il faut reconnaître qu’aujourd’hui les drag-queens sont beaucoup moins politisées, qu’elles portent un message moins fort qu’à l’époque où elles étaient underground. Dans le film, on a choisi de représenter les sœurs de la Perpétuelle Indulgence [sororité internationale de drag-nonnes née en 1979 à San Francisco, créée pour lutter contre l’homophobie et le sida, ndlr], qui ne se définissent pas comme des drag-queens, car elles ne font pas de show mais sont un appui pour l’entraide et la lutte. Dans la scène drag new-yorkaise, que je continue de fréquenter, il y a notamment le Metropolitan à Williamsburg, un sombre bar où le drag reste underground et politique. Ça m’intéresse plus que des shows sympathiques mais très marketing. Une amie me disait qu’il ne fallait pas opposer underground et mainstream, mais faire avec les deux. C’est très bien que la culture queer se démocratise, mais il faut garder une part d’underground, qui sera porteuse de nouvelles idées. L’humour de Jim Queen, c’est celui qu’on utilise en soirée quand on sort un truc hyper trash. Et je me rends compte que les hétéros kiffent !

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Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen

Parmi les auteurs de Jim Queen, il y a deux hommes gays, vous, et deux hétéros, Nicolas Athané et Brice Chevillard. Quels débats créatifs ont été les plus stimulants ?

S. B. : Je dirais celui qui concernait le fait de représenter le spectre le plus large possible de la communauté. J’avais envie qu’il y ait des personnages trans, lesbiens, et d’ailleurs ça m’a fait réfléchir à ma propre légitimité de les écrire ou non, en tant que scénariste gay. À un moment, il a fallu faire des choix, et on s’est recentrés sur la communauté des gym queens. Et force est de constater qu’il y a peu de lesbiennes dans leurs soirées… Le deuxième élément, c’est le budget. Pour cette raison, on a dû réduire tout un arc narratif sur le personnage de Nina [doublée par Shirley Souagnon, ndlr], la meilleure amie de Jim.

Dans le registre des nouvelles représentations gays à l’écran, récemment, Pillion de Harry Lighton reprenait les codes de la comédie romantique tout en mettant en scène le BDSM gay. Avez-vous vu ce film ?

S. B. : Non, et j’en crève d’envie. Je suis tellement jaloux de ne pas avoir eu l’idée. J’ai envie d’aller dans cette direction parce qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur la sexualité, sur le couple…

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Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall

M. N.: Je ne l’ai pas vu non plus, mais j’en ai très envie. Je trouve que Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall, qui était présenté à la Semaine de la critique cette année [et qui a reçu le Prix révélation de la Queer Palm, ndlr] est dans la même vibe des nouvelles représentations. C’est une tranche sociale invisibilisée, une histoire d’amour sur des routes, un amour impossible… C’est bouleversant, et j’espère que ça va cartonner. Je pense qu’il va toucher au-delà de la communauté queer. Quand tu vois la série Heated Rivalry, le succès qu’elle a eu, tu te rends compte qu’il y a un nouveau marché sur les romances gays, qu’elles peuvent passionner les foules.

S. B. : Autant je suis content que Heated Rivalry existe, autant ça m’a embêté de voir ces hommes ultra masculins au corps parfait faire du sexe sans avoir besoin d’un peu de technique. Il y a quand même un côté très à l’eau de rose. Donc merci à Du fioul dans les artères de m’avoir montré des hommes avec un corps commun, poilu, pas rasé, en train de galérer à faire l’amour dans un camion super exigu.

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Heated Rivalry de Jacob Tierney

Qui peut raconter des histoires queer ?

S. B. : Je ne suis personne pour dire qui est légitime pour écrire sur quelque chose. Je pense que ce n’est pas une question de légitimité, mais plutôt de sincérité. Après, c’est vrai que tu risques plus de taper à côté si tu écris sur un sujet que tu connais pas du tout…

Jim Queen traverse une multitude de subcultures gays – gym queens, twinks, leather, bears, puppies… – qui finissent par se révolter contre un État violent et queerphobe. Malgré les rivalités internes, le film défend une forme de solidarité queer. Vous reconnaissez-vous dans cette idée ?

M. N. : Dans le film, on a cette scène où des queers se mettent ensemble pour répondre aux jets des CRS en envoyant des lavements. C’est du trash total, c’est un type d’humour qui nous appartient, mais oui, on a cette volonté d’entraide dans un monde qui se détruit.

Jim Queen de Nicolas Athané et Marco Nguyen, The Jokers (1 h 20), en salle le 17 juin.