
Présenté l’été dernier au festival de Locarno, ce premier long métrage doux-amer s’immerge dans la vie d’une famille d’origine hongroise, confrontée aux provocations répétées du fils aîné. Alors que Sasha, 8 ans, emménage avec ses parents sur l’île de Vancouver, dans une maison située entre la plage et la montagne, à la fin des années 1990, Jeremy, son grand frère, manifeste des comportements de plus en plus troublants. Vingt ans plus tard, Sasha, devenue adulte, consulte plusieurs psychologues et psychiatres afin de comprendre le profil de ce frère qui la hante, tel un fantôme…
Après une série de courts métrages remarqués mondialement, dont Still Processing (2020), qui abordait déjà le thème des traumatismes intrafamiliaux, Sophy Romvari prolonge ici sa réflexion, en brouillant sa mise en scène qui oscille continuellement entre la fiction et le documentaire. Cette porosité forme le socle d’une imagerie sensorielle, signée par la chef-opératrice Maya Bankovic, attentive à rendre visuellement les perceptions d’une enfant. Certains plans s’imposent comme des points de fixation, sortes de repères visuels au sein d’un cadre familial vacillant, comme si le film cherchait malgré tout une forme d’équilibre. Dans l’un d’entre eux, Jeremy est étendu sur un perron, immobile, dans un état se situant à la lisière du jeu et du malaise. Autour de lui, des regards en coin, le désarroi des parents et les variations infimes du quotidien composent une atmosphère domestique sourdement inquiétante.
L’utilisation subtile du zoom dynamise et accentue le caractère imprévisible de situations anodines, mais qui peuvent dégénérer à tout moment et provoquer l’implosion du cadre familial. En allant de la densité de la fiction vers une photographie documentaire, Blue Heron ne cherche alors pas tant à faire entendre la résilience d’une enfant qu’à témoigner de sa démarche, une fois devenue adulte, pour élucider le mystère de cet adolescent, dont la seule activité consiste à dessiner des cartes de façon obsessionnelle. Dans cette quête acharnée de remémoration, la réalisatrice canado-hongroise implore silencieusement des réponses, attestant de son effort pour se souvenir de sa propre enfance, avec une grande délicatesse.
Blue Heron de Sophy Romvari, Potemkine Films (1 h 30), sortie le 24 juin.