Comment filmer le désespoir au travail, avec Park Chan-wook et Stéphane Brizé

Comment représenter le capitalisme qui broie les corps au travail ? Réponse avec Park Chan-wook et Stéphane Brizé.


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"Aucun autre choix" (c) ARP

C’est l’un des meilleurs films de ces derniers mois. Aucun autre choix de Park Chan-wook raconte l’histoire de Yoo Man-su, un cadre viré de l’entreprise de papier où il était employé depuis vingt-cinq ans. Confronté à la perte de son statut social, il estime que le seul moyen de retrouver un travail est de tuer celui qui occupe un poste équivalent dans une entreprise de la région. Histoire de s’assurer que ce poste ne sera pas non plus pris par un autre, il entreprend d’abord de tuer deux autres chômeurs ayant un meilleur CV que le sien…

Dans sa mise en scène d’un travailleur désespéré poussé dans un engrenage macabre par les conditions économiques, le long métrage évoque le genre du film social français et, en premier lieu, La Loi du marché (2015) de Stéphane Brizé. Vincent Lindon y joue un salarié d’usine, victime d’un plan social. En fin de droits, il est forcé d’accepter un travail d’agent de sécurité dans un hypermarché, où son rôle est de surveiller ses collègues pour les faire virer. La ressemblance est forte : chaque film voit un père de famille déchu, forcé par un système sans visage à se retourner contre d’autres membres de sa classe pour retrouver un emploi.

Pourtant, esthétiquement, ils s’opposent. Brizé fait tout pour que l’on se croie spectateurs d’événements réels plutôt que d’un film de fiction. Les scènes sont filmées à hauteur d’yeux, avec des caméras à l’épaule tremblantes et des corps qui passent dans le champ de la caméra, comme dans le cinéma documentaire. On n’entend de la musique que lorsque sa source apparaît à l’écran (intradiégétique), et les plans dans le supermarché sont noyés dans la lumière blanchâtre des néons, dont le grésillement sourd envahit les scènes.

En somme, c’est un déni de fiction. En cela, Brizé incarne ce que le philosophe Gilles Deleuze critique dans son livre Différence et répétition (1968) comme la croyance à la représentation : il suppose que, pour critiquer ce système, il faut le représenter fidèlement, que le réalisme du film est garant de sa critique. Face à cela, la réussite du film de Park est de s’appuyer sur la « différence » et la « répétition » comme processus créatifs, plutôt que sur la représentation à l’identique. L’écart, la différence, d’avec le monde réel qu’il introduit par ses choix esthétiques assumés, dans les mouvements de caméra ou la musique, n’en rend la dénonciation que plus forte.

La vision du corps d’une des victimes du protagoniste, plié et enchâssé dans du fil de fer pour former un cube de chair, devient le symbole, malheureusement inoubliable, des structures qui les enserrent. Surtout, Yoo Man-su répète, pour justifier ses meurtres, l’excuse que s’est donnée le cadre américain qui l’a licencié : il n’avait « aucun autre choix ». Et c’est dans cette répétition, jusqu’à l’absurde, du vocabulaire et de la logique managériale (son zèle meurtrier n’est-il pas la meilleure des lettres de motivation ?) que Park inscrit sa critique de cette mise en concurrence généralisée. Là où Brizé représente le système à l’identique, Park le répète, encore et encore, jusqu’à la casse.