Noémie Merlant : « Le cinéma de Bertrand Mandico, c’est complètement mon délire. C’est la liberté absolue. »

Dans « Roma Elastica » de Bertrand Mandico, Noémie Merlant est la peroxydée et très franche Valentina, maquilleuse, confidente – et même plus – du personnage de grande actrice malade jouée par Marion Cotillard, alors que les deux s’embarquent sur un tournage de film de SF dans les années 1980, en Italie. Dans un coin préservé de la furie cannoise, on a rencontré l’actrice et réalisatrice française – venue sur la Croisette avec son nourrisson – pour parler de ce rôle bigger than life.


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« Les Femmes au balcon » de Noémie Merlant (c) Tandem Films

3 références qui vous ont aidée à construire votre personnage dans Roma Elastica ?

Ma mère, ma sœur et ma meilleure amie Sandra. C’est vite vu. Ce sont des femmes drôles, hautes en couleur, avec beaucoup d’émotions. Des femmes qui osent se raconter, qui osent raconter des anecdotes toujours un peu bizarres, farfelues. C’est toujours assez jouissif de les écouter. En même temps, ce sont des femmes très dévouées, très à l’écoute, qui peuvent avoir le sang chaud si on les embête ou si on embête l’un de leurs proches. J’aurais pu m’inspirer de maquilleuses, puisque Valentina est maquilleuse, mais pour moi, maquilleuse, cela reste un travail. Je ne me suis pas inspirée de ça. Je me suis vraiment inspirée de personnalités très proches de moi, pour essayer de capter des subtilités.

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Comment vous êtes-vous fondue dans le cinéma très singulier de Bertrand Mandico ?

Moi, j’adore tout ce qui est singulier. J’aimais déjà son cinéma, donc c’est complètement mon délire. C’est la liberté absolue. Il y a une fluidité dans tout. Tout est poétique, on dirait un rêve. On a l’impression d’être dans un monde où il y a des détails partout : dans les décors, dans les cadres, dans les compositions. On voyage dans le temps, dans le passé, dans le futur. On voyage aussi dans les genres : homme, femme, parfois même animal. Tout est mélangé. Il n’y a plus de frontières. Même les langues se mélangent. Et tout cela se fait en parlant de thèmes qui m’intéressent profondément, en mettant souvent les femmes à l’honneur : des femmes multidimensionnelles, bizarres, vulgaires, triviales, et en même temps très poétiques, très émouvantes. C’est vraiment tout ce que j’aime. Quand j’ai su qu’il cherchait une actrice, je me suis dit : “Je veux absolument faire ça.”

Qu’est-ce qui vous a plu dans votre personnage, Valentina ? Et dans sa relation avec le personnage de Marion Cotillard, qui est assez unique ?

J’adore leur amitié, qui est plus qu’une amitié. C’est aussi une histoire d’amour, une histoire de longue date. On comprend qu’elles travaillent ensemble depuis très longtemps, qu’elles sont presque dépendantes l’une de l’autre. Il y a quelque chose qui peut être terrifiant, mais qui est aussi très beau. Il y a chez Valentina un dévouement envers elle, une admiration sans faille. On sent que les deux ont besoin l’une de l’autre, qu’elles s’apportent beaucoup. Elles sont très différentes : l’une est plus retenue, l’autre complètement exubérante. Elles vont très bien ensemble. Et ce qui me touche, c’est ce dévouement, cette protection. Valentina sait que c’est son amour, presque l’amour de sa vie. Elle essaie de garder le cap, de la protéger, de ne pas s’effondrer. Elle est là jusqu’au bout, comme elle peut.

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Comment comprenez-vous le titre du film, Roma Elastica ?

J’y vois deux choses très différentes. Et il y a du contraste partout dans le film. Même Bertrand Mandico est contrasté : entre son apparence, son style, qui peuvent presque faire peur, et lui, qui est quelqu’un d’absolument sain, doux, gentil. Dans “Roma”, il y a quelque chose de la pierre, de la pierre antique, quelque chose de majestueux. Et dans “Elastica”, il y a un côté bric et broc, malléable, un peu mou, presque « foirfouille ». Quelque chose qui s’oppose à la pierre, qui, elle, est figée. On est vraiment dans deux opposés qui vont bien ensemble : Roma Elastica.

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Roma Elastica

Quel est votre rapport au cinéma italien de ces années 1980 ?

J’adore surtout le cinéma italien d’avant : les années 1950, 60, 70. C’est mon cinéma préféré. Il y avait énormément de liberté. Ensuite, on est entrés davantage dans l’ère de la télévision, du capitalisme, et cela a transformé le cinéma. Visconti, Fellini, Pasolini, Ettore Scola… Il y en a beaucoup. Mais Visconti, c’est vraiment mon chouchou. Et il y a aussi plein d’actrices de ces années-là dont je suis fan. Pour moi, Anna Magnani est la plus dingue. Ils sont tous très différents, mais il y a dans ce cinéma une beauté des émotions, des images, quelque chose qui n’a jamais été égalé. Ni ailleurs, ni après.

Le film parle beaucoup des actrices. Ça vous a touchée ?

Oui, ça me parle beaucoup. D’autant plus à l’époque où, après 35 ou 40 ans, pour une actrice, c’était presque terminé. La femme était validée par la société pour sa beauté, son mystère, son côté vierge, gentil. Après, on la mettait à la poubelle : on n’en avait plus besoin. Aujourd’hui, c’est moins le cas, mais il reste quelque chose. On voit bien qu’il y a encore un poids, parce qu’il y a beaucoup de femmes qui font de la chirurgie. Bien sûr, c’est présenté comme quelque chose que l’on fait pour soi, mais on sait aussi que c’est lié à la société, au regard, à la peur d’être mise sur la touche. On a envie de continuer à travailler, de continuer à être devant la scène, pas dans le background. Ca concerne aussi les hommes, de plus en plus. Beaucoup font aussi de la chirurgie, luttent pour continuer à jouer des rôles actifs. Je pense que l’être humain a du mal à faire face à la vieillesse et à la mort. C’est comme si on voulait effacer les vieux dans les EHPAD, effacer la vieillesse, effacer la mort. Comme si tout ça n’existait pas. On filme la jeunesse, ce qui peut encore être désiré, ce qui rassure. Je pense que c’est une erreur, parce que ça augmente nos angoisses et notre fuite. On n’a pas assez de représentations de la vieillesse qui ne soient pas seulement le déclin. Il y a encore plein de vie dans cette dernière phase. C’est encore la vie. Et ce n’est pas assez filmé, pas assez représenté.

Avec Marion Cotillard, c’était la première fois que vous tourniez ensemble ?

On avait tourné dans Lee Miller [d’Ellen Kuras, 2024, ndlr], avec Kate Winslet, mais très peu ensemble. C’est là qu’on s’est rencontrées. En revanche, on a passé beaucoup de temps ensemble. On était en Croatie, on avait beaucoup de temps libre, et la rencontre a été assez magique. Pour Lee, ça nous a énormément aidées. On avait passé des soirées entières à se livrer. Il y avait quelque chose de très fort. Marion est très simple, très à l’écoute. En plus, moi, j’allais très mal à ce moment-là. C’était une période horrible. Heureusement qu’elle a été là. Elle a un côté grande sœur. Elle aime bien donner des conseils, mais seulement quand on lui demande. Elle a de très bons conseils, elle est très patiente. Elle est aussi assez cash, elle dit ce qu’elle pense. Il y a quelque chose d’agréable et de simple chez elle. Sur le tournage de Roma Elastica, c’était très joyeux de la retrouver. Elle avait cette envie de folie, cette envie d’aller chercher loin. Elle était très heureuse sur ce tournage. Elle disait à Bertrand Mandico qu’il était un génie, qu’on s’éclatait, que c’était génial. On sentait que ça lui faisait du bien. Et moi, à ce moment-là, j’allais mieux. J’étais contente de la retrouver et de passer du temps avec elle.

Qu’est-ce que vous pensez de ce qui se passe autour de la tribune « Zapper Bolloré » et des propos de Maxime Saada qui ont suivi ?

Ça pose la question de ce que ça va changer. On ne sait jamais. On a peur pour l’art. Quand les gens ont peur, il faut les écouter. Il faut parler pour essayer de préparer l’avenir du mieux possible, réfléchir ensemble à des solutions. En même temps, Les Femmes au balcon [le film qu’elle a réalisé en 2024, ndlr] a été financé par Canal+, et ils ont été royaux avec moi. Donc, par rapport à mon expérience, j’avais plutôt l’impression d’une ouverture. Après, on ne sait pas tout. J’ai lu récemment que Christophe Honoré disait que son film n’avait pas été financé parce qu’il portait sur des personnages homos [il en a parlé dans notre interview QUEER GAZE avec lui, publiée l’an dernier, ndlr]. Je ne le savais pas. Et ça, évidemment, cela change la perception. La preuve qu’on ne sait pas tout. Si on reste chacun dans son coin, tétanisé par la peur, rien ne peut se construire. C’est comme dans un couple : c’est en discutant qu’on évite que les choses terribles arrivent, ou qu’il soit trop tard. On essaie de mettre les choses en place avant. Moi, j’ai envie de nous voir un peu comme une famille. Tant qu’on parle, tant qu’on peut encore s’exprimer, on peut être cette grande famille du cinéma.