CANNES 2026 · Jia Zhang-ke : « Je me suis rendu compte qu’on pouvait raconter une histoire avec des choses très simples. »

Avec « Torino Shadow », court métrage présenté en Sélection officielle à Cannes, développé dans le cadre de Torino Encounters, une initiative de commande de courts par le Museo Nazionale del Cinema de Turin, le cinéaste chinois Jia Zhang-ke embarque Zhao Tao, l’actrice emblématique de tous ses films, dans une déambulation turinoise percée d’éclats cinématographiques. Le réalisateur nous parle de ce bel hommage au cinéma comme d’une réflexion sur les images aujourd’hui.


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À quel point le cinéma vous accompagne quand vous visitez une nouvelle ville ?

Quand je voyage, sans but particulier, sans projet cinématographique, j’aborde un nouvel endroit avec un regard de simple touriste. Mais si je suis là pour des repérages, mon regard change. Dans le cas de Torino Shadow, Turin n’était pas du tout une ville inconnue pour moi, j’y étais déjà venu pour présenter mes films. Les zones de la ville que j’étais amené à explorer étaient liées aux événements auxquels je participais, je n’avais pas eu l’occasion d’approfondir ma visite. Au début de ce projet, je me suis demandé comment j’allais aborder l’espace de Turin. Deux moyens se sont imposés à moi, d’une part la marche dans la ville, d’autre part les transports publics, et en premier lieu le tramway. Cela m’a permis de rentrer en contact avec les habitants de cette ville.

Qu’est-ce qui vous a intrigué dans le musée du cinéma que vous filmez à Turin ?

Chaque musée a son approche particulière. Le musée de Turin, je le vois comme un musée qui s’attache beaucoup à l’évolution du cinéma sur le plan technique. On voit les premières caméras, les lumières des films des premiers temps. Ce que j’ai aimé aussi, ce sont les décors de films anciens qui sont conservés, ça me permet de m’immerger dans l’ambiance du film, et cela attise ma réflexion en tant que réalisateur. Ça permet de repréciser sa pensée, d’interroger le sens de faire du cinéma aujourd’hui.

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Dans le film, il y a des smartphones qui rapprochent ou au contraire éloignent ou isolent, des écrans de cinéma qu’on regarde la tête en l’air, des théâtres d’ombres mystérieux. Que vouliez-vous saisir de nos rapport aux écrans à travers ce film ?

Au tout début du film, dans le musée, on voit les ombres chinoises, qui était le divertissement des bateleurs, un artisanat qui va évoluer vers le cinéma. En avançant dans le temps, les gens n’ont plus cru en la magie de ce que représentaient les ombres. À partir de là, dès les années 1920, où l’on se demandait si le cinéma pouvait être un art, des réalisateurs ont prouvé qu’avec leurs images, on pouvait complexifier, rendre plus riche le langage, l’expression des sentiments et des idées. Et puis, il y a notre époque. Je me pose souvent la question : à quel point le cinéma se distingue des autres médias aujourd’hui ? Dans Torino Shadow, le personnage incarné par Zhao Tao fait beaucoup de petites vidéos, elle exprime son point de vue sur les choses, sa pensée sur le monde. Mais cela suffit-il pour faire un film ? Un film n’existe-t-il pas une fois qu’il est projeté en salles ? En tout cas, ce petit journal lui permet de se trouver elle-même. Ce qu’elle acquiert alors, c’est sa qualité de spectatrice.

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Vous faites un rapprochement entre la déambulation de Zhao Tao dans Turin et celle de Nanni Moretti en Vespa dans Caro Diaro. Comment avez-vous découvert ce film ? De quelle manière vous a-t-il marqué ?

Je me souviens l’avoir vu en 1999, je participais alors à un festival au bord de la mer, en Italie. C’est un film important pour moi, il m’a montré à quel point les formes cinématographiques peuvent être extrêmement variées. J’aime beaucoup ce rythme, cette déambulation empreinte de sentiments très personnels. Grâce à Caro Diaro, je me suis rendu compte qu’on pouvait raconter une histoire avec des choses très simples. Ce rapprochement permet aussi d’universaliser le propos, de voir que ce sont les mêmes sentiments que peuvent vivre les personnages de Zhao Tao et celui de Nanni Moretti.

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La stradaPrintemps dans une petite villeTaxi DriverLe journal d’un curé de campagneLa nuitLe voleur des bicyclettes… Comment ces notes, ces dialogues extraits de films, se sont imposés pour ponctuer la fin du film ?

C’est au moment du montage que j’ai fait le choix de ces répliques. Quand je visitais le musée de Turin, je me mettais souvent à un endroit où je pouvais me reposer, où je pouvais soudain m’immerger dans un univers sonore cinématographique. C’étaient des fragments de répliques de film. Parfois, un mot, une phrase, m’embraquait dans un nouvel univers. C’était comme si, tout à coup, la salle de cinéma m’enveloppait. Ce sont des bribes de dialogues qui me touchent profondément, et qui s’accordent avec ce qui vit l’héroïne du film, émotionnellement.

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