
Une scène-clé dans The Man I Love, c’est celle dans laquelle, alors que Jimmy performe, on lui demande de quitter la scène. Il est à son pic de vulnérabilité car il partage quelque chose de très intime et de très frontal avec le public. Quelle est l’importance de cette séquence pour vous ?
Je pense que cette scène concentre toute l’intrigue. C’est l’histoire d’un homme malade du sida, confronté à sa propre mortalité. Parallèlement, il essaie de monter une pièce de théâtre. On se demande : la pièce aura-t-elle lieu ou non ? Pour moi, c’était une manière de dramatiser l’intensité du désir qui traverse ce personnage, mais aussi le défi posé par sa maladie. Cette scène met en scène ces deux dimensions. Ce que je ne savais pas avant de la tourner, c’est jusqu’où elle allait amener les acteurs émotionnellement. À ce moment-là, une véritable communauté s’est construite entre tous les interprètes. Blanka Zizka, qui joue une metteuse en scène [elle joue la directrice artistique du Wilma Theather à Philadelphie, ndlr] m’a confié que deux semaines plus tard, elle n’était pas encore remise du tournage de cette séquence. Quelque chose de très vrai s’est produit.
Cette séquence me semble aussi manifester toute l’urgence que ces artistes touchés par le sida ont eue à s’exprimer à la fin des années 1980.
C’est intéressant parce qu’un photographe comme Peter Hujar [sur lequel Ira Sachs a réalisé son précédent film, Peter Hujar’s Day, en 2025, ndlr] n’a plus fait de photo une fois le diagnostic de la maladie prononcé. Tout le monde n’a pas vécu les choses comme le personnage de Jimmy George. Je connaissais un acteur nommé Ron Vawter [mort en 1994, il a fait partie de la troupe de théâtre expérimental The Wooster Group, ndlr] et, sept jours avant sa mort, il jouait encore dans une pièce en Belgique. Il est devenu trop malade pour pouvoir terminer la tournée, alors il a pris un avion pour rentrer à New York. Il est mort dans l’avion. Pour moi, son parcours, comme celui de Jimmy, ont quelque chose de presque mythologique. Car pour eux, il n’y avait plus de différence entre créer et respirer. Il n’existait pas une autre manière d’être au monde.

Comment leur urgence vous a vous-même traversé pour ce film ?
Avec méthode, avec persistance, avec obsession. Mais je laisse aussi la place à ma propre vulnérabilité. Je pense qu’il faut accepter la peur, la possibilité de l’échec. C’est ce qui peut rendre une œuvre vibrante, humaine. Il faut qu’il y ait de l’insécurité, du doute. Je crois que la fragilité est l’élément le plus important de mon cinéma.
Quel est ce film à partir duquel répète la troupe de Jimmy dans le film ?
Le film s’appelle Il était une fois dans l’Est (1973) d’André Bassard, il est adapté de plusieurs courtes pièces de Michel Tremblay [dramaturge et romancier québécois, ndlr.] Quand j’ai vu ce film en 1989 dans un festival de cinéma gay à Toronto, il m’a profondément marqué. Si Rainer Werner Fassbinder avait réalisé Nashville [de Robert Altman, 1975, ndlr], ça aurait ressemblé à ça. C’est un film qui a un peu disparu aujourd’hui, mais j’essaie de changer ça… Quand j’ai commencé à chercher quelle pourrait être la pièce au cœur de The Man I Love, je me suis dit que Jimmy pourrait peut-être jouer Carmen, qui est le personnage féminin central du film de Bassard. Et je me suis dit qu’à cette époque, j’aurais peut-être moi-même pu monter une pièce adaptée de ce film, car je faisais du théâtre. Cette approche postmoderne du théâtre m’a semblé très fidèle à l’esprit du temps.

Comment reliez-vous cet univers de théâtre au portrait que vous faites de Jimmy ?
Je crois que ce choix vient du fait que j’ai moi-même grandi dans le théâtre. J’ai commencé à mettre en scène des pièces à quinze ans. Le premier film que j’ai réalisé, Vaudeville (1992), était déjà un drame en coulisses : on suivait une troupe qui monte une pièce, tandis qu’évoluait un triangle amoureux entre trois hommes. Le théâtre est donc un monde qui m’est familier, mais aussi un milieu très visuel. Je peux plus facilement imaginer comment mettre en scène une troupe en train de répéter qu’un écrivain au travail. Je m’inspire beaucoup du cinéma de Jacques Rivette, des questions qu’il pose. Quels drames se jouent lors de répétitions ? Comment cela nous parle du processus créatif ? Et de la vie même ?
Il y a plusieurs chansons importantes dans le film. Par exemple The Man I Love, un standard jazz de George et Ira Gerschwin. L’interprétation qu’en fait Jimmy figure celui-ci dans un élan de volupté, de sensualité.
Mauricio Zacharias [son coscénariste, ndlr] et moi ne voulions pas nier la vérité : c’était une époque extrêmement sexuelle. Les gens se cherchaient à travers des expériences sexuelles parfois complexes. Quant à la musique, elle est pour moi une forme de dialogue et de mémoire. Un dialogue, parce qu’elle crée une conversation entre les personnages du film, mais aussi entre les acteurs et le public. Et une mémoire, parce que je me souviens très bien, dans les années 1980, mettre des vinyles sur ma platine et les écouter encore et encore. La pop italienne, les Talking Heads, la musique de club, à cette époque, tout ça tournait en boucle. C’est comme un collage mental de l’époque.

Une autre chanson importante chantée par Jimmy, c’est What Have They Done To My Song, Ma de la chanteuse américaine Melanie. J’y ai vu l’importance pour lui d’être fidèle à ce qu’il est jusqu’à la fin, sans compromis. Comment cette chanson éclaire le personnage ?
Oui, ce que j’aime dans cette chanson dans le film, c’est qu’elle laisse de la place à la colère. C’est un moment très émotionnel, car c’est l’expression de ce qui est en jeu dans sa vie à ce moment-là. Et tout cela se passe devant sa famille. Il leur parle directement.
The Man I Love d’Ira Sachs, Memento Distribution (1 h 35).
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