CANNES 2026 · Andreï Zviaguintsev : « L’enjeu principal, c’est celui du choix »

C’est un événement de ce Festival de Cannes : le retour d’Andreï Zviaguintsev, cinéaste russe majeur (« Leviathan », Prix du Scénario à Cannes en 2014, « Faute d’amour », Prix du Jury en 2017). Exilé en Europe depuis 5 ans, il n’avait pas tourné depuis 9 ans. Son implacable « Minotaure », qu’il nous a décrit comme un remake de « La Femme infidèle » de Claude Chabrol, observe le délitement d’un couple bourgeois, en Russie (mais le tournage a eu lieu à Riga, en Lettonie), comme chambre d’écho à la situation du pays, quelques mois après le début de l’invasion de l’Ukraine, en 2022. Le film est en lice pour la Palme d’or, et pourrait bien la remporter.


LIE0513 scaled e1779206650795
© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Compte tenu de la position très claire du film contre l’attaque russe en l’Ukraine, et de votre statut d’exilé n’étant pas retourné en Russie depuis 5 ans, la première question qu’on a envie de vous poser est : comment allez-vous ?

Je peux vous dire tout à fait honnêtement que c’est une situation qui n’est pas confortable pour moi. Cela fait quand même pas mal d’années que j’ai quitté la Russie [dans un article du Monde daté du 9 mai 2026, le cinéaste a déclaré : « Je ne retournerai pas en Russie, faire partie de ce pays en guerre contre son voisin (…) Je ne veux pas faire de la propagande, tourner les hourras du patriotisme », ndlr] et que je me retrouve comme un étranger dans un autre pays, dans d’autres conditions, un autre contexte. Tout est différent. C’est comme si je m’étais moi-même arraché à mon propre pays, à ma propre histoire. Donc vraiment, ce n’est pas simple. Et je pense que cinq ans, ce n’est pas suffisant pour arriver à se sentir véritablement ancré dans le territoire dans lequel je suis aujourd’hui.

Le film ne sortira évidemment pas en salles en Russie, mais circulera-t-il, sera-t-il vu ? Quel impact espérez-vous qu’il puisse avoir ?

Pour ce qui est du sentiment que les spectateurs pourraient avoir, je ne peux pas vous dire parce que chaque spectateur a sa propre interprétation. En revanche, à la question de savoir si les spectateurs russes qui sont en Russie verront le film, j’en suis absolument convaincu. Vous savez, le piratage règne dans ce pays et si ce n’est pas la semaine prochaine, ils auront accès au film le mois prochain ou le suivant. En tout cas, tous ceux qui savent se servir d’un VPN le verront. Et je connais des gens qui sont tout à fait prêts à venir de Russie à Paris au mois d’octobre, quand le film sortira en salles, pour le voir. Et puis vous savez, ça fait neuf ans que je n’ai pas fait de film [le cinéaste a lutté pendant plusieurs années contre une forme grave de Covid-19 qui l’a empêché de travailler, ndlr], donc les gens qui s’intéressent à mon travail vont évidemment vouloir le voir. L’événement, ce n’est même pas seulement le fait d’être au Festival de Cannes, c’est le simple fait d’avoir pu faire et terminer ce film, c’est ça qui est véritablement le plus important.

Minotaur 1920x1080 2
Minotaure (2026)

Pour qui l’avez-vous fait, ce film ?

J’ai fait ce film, comme tous mes films, pour moi-même. Je n’ai jamais eu de public cible, et je ne tiens pas à en avoir. Simplement, quand tu fais du cinéma, il faut que tu sois le plus sincère possible. Car tout ce que tu vas montrer à l’écran est absolument capital. Au départ, tu fais un film pour toi, et puis tu t’aperçois qu’il y a des gens qui peuvent être solidaires et qui vont partager et ressentir les sentiments que tu as voulu exprimer. Si tu trouves ça, évidemment, tu es très content. C’est un peu comme quand tu acquières quelque chose, un objet. Une chaise par exemple. Si c’est une chaise qui a été faite de manière industrielle, à la chaine, tu n’auras pas du tout le même sentiment que si c’est une chaise qui a été faite de façon quasi organique, avec amour, avec sincérité. La vérité, elle est là. 

Capture decran 2026 05 19 173054
CANNES 2026 · Andreï Zviaguintsev : « L'enjeu principal, c'est celui du choix » 6

Il y a dans le film des images qui sont marquantes parce qu’inédites. On y voit la population russe à l’automne 2022, au moment où le pays lance une mobilisation forcée. Je pense en particulier à une scène impressionnante de départ en cars de civils mobilisés. Comment l’avez-vous pensée ?

Effectivement, on s’est dit quand on a abordé cette scène que ça n’allait pas être simple. D’abord parce que c’est une scène avec quasiment 300 figurants. On a décidé de la filmer à deux caméras et en plan large. Et puis au milieu de la scène, ce doit être le troisième ou quatrième plan, on entre dans l’histoire personnelle d’une mère qui accompagne son fils. On a voulu à ce moment-là quitter les plans larges. On s’est inspirés de toutes les photos qu’on a pu trouver sur Internet de ces gens, en Russie, qui accompagnent leurs enfants, leurs maris, qui partent au front. Généralement, c’est dans des endroits absolument déserts, on les voit arriver avec leurs sacs de sport, accompagnés par des prêtres qui les bénissent avec de l’eau bénite. Sur ces images, on ne comprend pas où ils vont, s’ils partent en stage sportif ou ailleurs. Donc on a décidé de leur faire porter un uniforme militaire, cela les distingue immédiatement des autres, et permet de faire comprendre d’emblée ce qui est en train de se jouer. Et puis j’ai ajouté un autre élément, c’est une musique :  la Marche Slave, une musique qu’absolument tous les Russes connaissent. Concernant l’émotion de la mère qui accompagne son fils, j’avais en tête une photo des années 1970, pas du tout liée à la guerre, une photo en plan moyen d’une femme à côté d’une voiture, qui tombe à la renverse dans les bras des gens qui l’entouraient. Et la légende dit : « Épouse d’un mari tué à l’instant ». Je voulais que ce même désespoir se lise dans le regard de cette mère. Pour cette scène, j’avais aussi comme référence, pour deux plans en particulier, le travail d’un très grand photographe russe, qui malheureusement nous a quittés trop tôt, qui s’appelle Dmitry Markov [travailleur social engagé dans la protection de l’enfance, il publiait ses photos sur son compte Instagram. L’une d’elle, prise alors qu’il avait été arrêté dans une manifestation de soutien au dissident Alexeï Navany, était devenue virale et avait contribué à le rendre célèbre : on y voyait un policier cagoulé, devant le portrait de Vladimir Poutine. Il est décédé en 2024, à 41 ans.]

ebf27f35f607fe6a38fa0a911e1bc78b
Minotaure (2026)

Craignez-vous que cette scène, et l’empathie qu’elle suscite pour ces civils russes en uniforme, puisse être mal reçue par certaines personnes ?

Non, ça ne me fait absolument pas peur parce que justement, toute personne devrait avoir de la compassion et de l’empathie pour ces gens qui partent au front. Là, on est très loin de la politique. On est loin d’une situation où tout serait tout noir ou tout blanc.

Vous filmez le personnage féminin, Galina, avec beaucoup de tendresse. Dans la relation adultère qu’elle vit, on ressent une nécessité viscérale de liberté, de vie.

On savait que la base de notre histoire serait l’adultère et qu’on avait besoin de faire comprendre au spectateur que ce que vit Galina n’est pas juste un flirt, pas juste une histoire de sexe, que ça va beaucoup plus loin. Il fallait faire comprendre aussi la profondeur de son désespoir. C’est pour cela qu’on a donné beaucoup d’importance à ce personnage.

Capture decran 2026 05 19 174209
CANNES 2026 · Andreï Zviaguintsev : « L'enjeu principal, c'est celui du choix » 7

Les figures de héros et d’anti-héros parsèment le film : comme une injonction que l’on transmet de père en fils, comme une figure de héros national que l’on construit et que l’on peut instrumentaliser pour des visées politiques…

Pour moi, il n’y a pas de héros et de anti-héros. Pour moi, il y a un être humain, et mon but est d’observer comment il va se comporter dans différentes circonstances. L’enjeu principal, c’est celui du choix. Le choix auquel est confronté chaque être humain et la manière qu’il a de se comporter vis-à-vis de ce choix.

Traduction : Joël Chapron


Retrouvez tous nos articles sur la 79ème édition du Festival de Cannes ici.