Anna Mouglalis et Thomas Jolly, coprésident·e·s du jury de la Queer Palm : « Dans les films queer, il y a de nouvelles solutions, des gestes de pensée, des gestes politiques. »

Au Festival de Cannes, on a rencontré les coprésident·e·s du jury de la Queer Palm, Thomas Jolly et Anna Mouglalis. Ultra complices, ils sont revenus pour nous sur l’essor des récits queer au cinéma, les attaques réactionnaires qui sévissent, mais aussi la joie et la puissance politique de ces représentations. Rencontre avec le duo, qui plaide pour un imaginaire plus vaste, plus libre et plus vivant.


LIE0923 scaled e1778861075274
© Julien Liénard pour TROISCOULEURS

En tant que président·e·s du jury, qu’est-ce qui vous touche ou vous excite particulièrement dans un film queer aujourd’hui et pourrait peser dans vos débats avec les autres juré·e·s ?

Anna Mouglalis : Ce qui me touche, ce sont les films qui sortent des récits imposés, enfermés dans le système politique états-unien. C’est simple, mais c’est pouvoir aider, laisser les cinéastes dans leur travail. Mais il y a quand même beaucoup de choses formatrices dans la culture queer, qu’elle soit en littérature, au cinéma, dans toutes les disciplines. Il y a forcément de nouvelles solutions, des gestes de pensée, des gestes politiques, des choses très réfléchies. C’est important, tout ça.

Thomas Jolly : Moi, j’attends, un peu comme dans n’importe quel film, que mon regard sur le réel soit bouleversé, déplacé, enrichi aussi. Les parcours, les trajectoires, les récits qui mettent en scène des personnages queers nous permettent de comprendre d’autres façons d’être au monde. Et je crois que c’est toujours important qu’elles soient représentées, parce que nous sommes tous et toutes chacun dans une façon d’être au monde. Et puis c’est heureux, quand ça existe, de les voir. Quand ça se voit, ça veut dire que ça existe. Et quand nous, on les voit, spectateurs, spectatrices, eh bien on se sent exister à travers ces récits-là.

Cette année, 22 films sont éligibles à la Queer Palm, contre seulement 3 lors de la première édition en 2010, selon son fondateur Franck Finance-Madureira. Qu’est-ce que cette évolution dit selon vous de la représentation queer dans le cinéma aujourd’hui ?


A.M. : Ça montre qu’il y a eu des actions de résistance, de création, des combats qui ont été menés et suivis. Ça dépend aussi des endroits du monde. Mais je sais qu’il y a des lieux où il y a eu des politiques avec des quotas, pour que la diversité apparaisse. On le voit maintenant dans les séries pour adolescents aux États-Unis. Maintenant, on est quand même dans une ère assez sombre. On peut se demander si ça va continuer.

T.J. : Vingt-deux films, c’est un heureux signal. Ça veut dire que cette représentation a sa place, une vraie grande place, qu’elle intéresse, que nous sommes nombreux et nombreuses à être curieux et intéressés par ces parcours-là. Elle est aussi un signal d’alerte, peut-être. Effectivement, il faut rester vigilant, parce qu’il y a des attaques qui sont évidemment de plus en plus fermes et de plus en plus violentes. Donc c’est à la fois une force, une forme de résistance joyeuse, mais c’est aussi un goût du public. Ces parcours-là intéressent évidemment les spectateurs et spectatrices LGBTQ, mais pas que. Parce que nous sommes nombreux et nombreuses à aimer les singularités. Nous sommes nombreux et nombreuses à aimer ces parcours, ces récits nouveaux qui nous aèrent, qui nous rafraîchissent.

Thomas, à travers la direction artistique des Jeux de Paris 2024, vous avez proposé une vision très queer d’un événement mondial, qui a suscité autant d’adhésion que de haters. Cette édition a aussi été celle d’un nombre record d’athlètes queer out. Que retenez-vous aujourd’hui de ce moment culturel et politique ?

T.J. : Ça a suscité plus d’adhésion que de haine ! Ce que j’en retiens, c’est que nous avons été très nombreux et nombreuses à dire que nous nous considérions les uns les autres et que nous nous respections, que nous nous voyions les uns les autres dans nos singularités. Je retiens le sentiment d’unité dans le pays à cette période, de fierté. Je retiens qu’on peut parler de cet événement en disant qu’il a potentiellement été militant. Il l’a été, de fait. Mais avant d’être militant, il est juste républicain. Et ça aussi, je le retiens. La République, elle est perfectible, mais elle est quand même un modèle qui nous permet de bien vivre ensemble, enfin au mieux en tout cas. Et surtout, la République prend dans ses bras tous ses enfants. Ça, je crois que c’était important de le redire, et surtout de le dire aux yeux du monde. Encore une fois, une cérémonie, ça sert à quoi ? Ça sert à dire « bienvenue chez nous » à tous les athlètes du monde entier. Et dans ce « nous », je tenais à ce que chacun puisse, à un moment donné, se sentir considéré et représenté. Parce qu’encore une fois, quand on se voit dans une œuvre, eh bien on se sent exister dans le réel.

Vous pouvez nous dire quels films ont inspiré la mise en scène des Jeux ?

T.J. : Il y a un film qui s’appelle Soy Cuba, en plan-séquence magnifique. Magnifique film. Ça, ça a été une inspiration. Aussi l’intro de James Bond.  Lequel c’était déjà ? Celui où il marche sur les toits pendant la fête à Londres… Spectre, je crois. Évidemment, on a aussi fait un hommage à l’histoire du cinéma puisque –  cocorico ! –, on a quand même inventé deux-trois trucs à ce niveau-là. Mais aussi à la photographie, à la Nouvelle Vague… On a essayé de glisser à droite à gauche quelques références.

soy cuba
Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov (1964)

Anna, vous participez pleinement à faire émerger des récits queer ardents et audacieux : au cinéma récemment avec La Mer au loin ; ou avec le groupe féministe DRAGA, que vous avez cofondé, avec qui vous avez sorti l’album Ô Guérillères, en hommage aux textes de Monique Wittig. On vous a aussi récemment entendue dans le podcast « Le Masque et la plume dans le cul », animé par Marguerite du Trash et Babouchka Babouche. Pourquoi est-ce si important pour vous de porter ces récits ?

A.M. : C’est important parce que j’ai vraiment besoin de respirer. Dans ma vie réelle, j’ai besoin de me nourrir et de partager. Et surtout, c’est extrêmement joyeux, créatif, inventif. C’est l’endroit dans lequel je suis alignée avec moi-même. Ça m’a prise depuis toute petite. J’avais aussi besoin d’une plateforme, d’un moyen d’expression où je pouvais rendre public mon être et mes engagements. Et aujourd’hui, je peux le faire, et je suis accueillie dans ma singularité. Et c’est une onde de joie, une grande richesse, même une grande sagesse.

« J’ai grandi avec Queer as Folk. La série a été très constructive pour moi. »

Thomas Jolly

Trois films queer qui ont compté dans votre construction ?

T.J. : Les films queer ont été importants pour moi dans les années 2000, quand j’étais en train de me construire. Il y a eu Party Monster avec Macaulay Culkin, qui m’avait émerveillé. J’ai aussi grandi avec la série Queer as Folk, première génération – je suis d’un autre temps – et qui a été très constructive pour moi. Et puis récemment, Saltburn, que j’ai trouvé exceptionnel.

A.M. :  Moi, j’ai envie de citer Born in Flames de Lizzie Borden, qui est un film transportant, qui permet d’envisager un possible : une armée de femmes qui se met en mouvement contre l’injustice, contre l’oppression masculine. Je me souviens aussi d’un autre film qui m’a bouleversée en tant que jeune adolescente : L’Homme blessé.Et puis Priscilla, Queen du désert, quand même.On a beaucoup grandi avec des séries extrêmement dramatiques et douloureuses. Et là, on arrive à une époque où il y a des séries qui ne sont plus forcément marquées par cette fatalité.

born in flames
Born in Flames de Lizzie Borden (1983)

Des cinéastes queer que vous suivez film après film ?

T.J. : Je pense à Alain Guiraudie. L’Inconnu du lac, quand même… J’aurais pu le citer dans la première question.

A.M. : La personne queer qui a réalisé des films et qui est une inspiration pour chacun de nous, c’est évidemment Virginie Despentes !

T.J. : Et puis je ne peux pas ne pas citer Almodóvar. À chaque fois, ça nous déplace. En tout cas, moi, ça me déplace sur toutes ces questions-là.

« Monique Wittig est une grande figure queer que j’admire. Pour son œuvre, sa vitalité, cette énergie… »

Anna Mouglalis

Des figures de l’histoire et des cultures queer que vous admirez ?

T.J. : Moi, je pensais au chevalier d’Éon, dont je suis passionné. C’était un espion de Louis XV, qui, pour obtenir des informations politiques, se travestissait en femme et allait dans les empires ennemis pour récupérer des informations. Et il meurt dans un abandon et un rejet terribles. Il manque une œuvre sur lui, ou alors je ne la connais pas.

A.M. : Monique Wittig, évidemment. Grande figure longtemps oubliée, mais qui revient, et quel bonheur. J’aime son œuvre, sa vitalité, cette énergie… D’ailleurs, il y a un documentaire qui arrive sur elle.

T.J. : Et j’ai quand même envie de dire Hervé Guibert, qui a été très structurant pour moi dans mes jeunes années. Pour son œuvre littéraire, sa lucidité, sa brutalité aussi, mais également la poésie et l’émotion que j’ai ressenties en lisant ses ouvrages. Il reste une figure essentielle.

Une scène érotique queer qui vous obsède ?

A.M. : Je vais revenir sur L’Homme blessé, parce qu’en fait j’y ai imaginé une scène d’étreinte qui n’existe pas. Et je recommandais le film en parlant de cette scène introuvable. Ça m’a beaucoup troublée.

T.J. : Je sais qu’on doit souvent la citer, mais quand même : la scène de la pêche dans Call Me by Your Name. Elle a quand même fait sensation. En tout cas chez moi. Et puis Brokeback Mountain, absolument. Ou encore Rimbaud Verlaine, avec Leonardo DiCaprio, où certaines scènes érotiques m’avaient frappé.

lhomme blesse
L’Homme blessé de Patrice Chéreau (1983) © StudioCanal Malavida

Un film pas du tout queer que vous trouvez pourtant très queer ?

T.J. : Moi, je dirais Thelma et Louise. Pas parce que c’est l’affiche de cette année, mais parce que c’est une histoire d’émancipation, de marges qu’on remet en question, de liberté qu’on s’octroie, notamment face au patriarcat. Je crois qu’on peut considérer Thelma et Louise comme un film queer.

A.M. : Et moi, je dirais L’Atalante.

Le personnage queer de fiction avec qui vous auriez aimé grandir ?

A.M. : Shrek ! Ou l’oiseau dans Le Roi et l’Oiseau.

T.J. :  Moi, j’aurais aimé être Dorothy dans Le Magicien d’Oz. Avec tous ses amis, l’homme de paille, l’homme de fer. Et puis ces souliers rubis… Je suis en train de parler du Magicien d’Oz comme d’un film queer, mais je pense que ça rentre. Oui, j’aurais aimé être Dorothy. Enfin, surtout être entouré de ses amis.