
L’actualité politique américaine ne manque pas de rebondissements. Pourtant, vous avez choisi de placer l’intrigue d’Ella McCay dans le Washington des années Obama. Pourquoi ?
Ce qui se passe en ce moment obscurcit tout. Ce sont des temps sombres, de division, les gens sont énervés les uns contre les autres, choisissent leur camp… J’ai préféré revenir à un moment où on s’aimait encore. Je ne suis pas toujours nostalgique, mais c’est sûrement le cas en ce qui concerne la politique américaine.
Pensez-vous qu’un personnage idéaliste comme celui incarné par Emma McKay dans le film existe encore à l’ère de Donald Trump ?
Je ne sais pas car ce que raconte le film, c’est que cet idéalisme se heurte à la réalité pratique. Et que le système ne fonctionne pas pour ces gens. S’il vous étouffe, vous devez en sortir pour être libre.
Être libre passe aussi par le fait, pour ce personnage, de confronter son père, infidèle et inconséquent…
Le père dans Ella McCay ressemble beaucoup au mien, d’ailleurs je lui ai donné le même prénom, Edouard [Eddie dans le film, ndlr]. Je suis très fier d’avoir choisi, contrairement à la convention hollywoodienne qui veut que tout le monde pardonne et vive heureux jusqu’à la fin de ses jours, de montrer qu’on peut aussi vivre heureux et longtemps sans avoir pardonné. Mon père était vraiment un sale type. Faire le film m’a conduit à lui pardonner un peu et ça m’énerve, parce que je crois vraiment que nous n’y sommes pas obligés.

La sortie d’Ella McCay a été déprogrammée en France après son échec aux Etats-Unis, avant de bénéficier d’une sortie limitée. D’un autre côté, vos étagères croulent sous les récompenses, notamment les Oscars de votre premier long-métrage, Tendres passions, en 1983. Comment est-ce qu’on navigue entre les sommets et les échecs dans une carrière ?
Après le succès de Tendres Passions, je suis allé voir mon mentor, un vieux producteur, et je lui ai immédiatement demandé à combien d’échecs j’avais droit. Il m’a répondu deux et j’en ai connu bien plus. Pour Ella McCay, cette sortie limitée a été obtenue grâce à la réception critique du film en France. C’était très positif pour moi parce que dans le cinéma, nous tremblons tous la nuit à l’idée de savoir comment nos films vont être perçus.
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Vous tremblez encore à votre âge ?
Moins qu’avant. Mais de nos jours, chaque fois que vous avez la chance de faire un film qui est vraiment le vôtre et auquel vous tenez, vous pouvez remercier Dieu et tout le monde. Parce que c’est un business sans état d’âme. Vous auriez tort de ne pas apprécier cette chance à sa juste valeur.
Quels sont les plus gros changements que vous avez observés en revenant derrière la caméra quinze ans après votre film précédent, Comment savoir ?
Avant, les gens du business ne pouvaient pas deviner ce qui allait marcher. Désormais, la data leur a donné la possibilité de le savoir. Si vous suivez certaines règles, vous avez plus de chances de réussir que le mec d’à côté. C’est parfaitement horrible pour quiconque valorise la pureté des sentiments. Plus personne ne peut se permettre d’avoir la tête dans les nuages.
Cela a souvent été vous, le réalisateur avec la tête dans les nuages…
J’essaie de le rester autant que possible, puisque c’est le seul endroit où je peux respirer. Mais même à notre époque, où nous devons tous être des businessmen, il y a des gens qui vont connaître un succès surprise et trouver le moyen de toucher les autres. Il est impossible de vaincre cela. Cela dit, je suis bien obligée d’être moi-même un businessman, en tout cas de comprendre la langue parlée dans cette industrie. C’est comme lorsque vous voyagez à l’étranger : si vous parlez la langue, vous vous en sortez mieux.
Vous êtes aussi producteur, vous avez notamment permis à Cameron Crowe ou Wes Anderson de réaliser leur premier long-métrage. Qu’est-ce que cela vous apporte de vous investir dans les films des autres ?
Avant, pour je ne sais quelle raison, des avocats voulaient absolument que vous ayez votre entreprise. C’était pareil pour tout le monde : vous faisiez votre film de fin d’étude et hop, un avocat débarquait pour vous parler de business. Donc j’ai fait comme les autres, j’ai fondé Gracie Films. Ce que je voulais, c’était permettre aux auteurs d’avoir le contrôle de leur travail, soit en réalisant, soit en produisant. Nous sommes devenus l’antithèse de toutes ces blagues qui circulent sur les scénaristes qui n’ont pas leur mot à dire. Et cela nous a plutôt réussi ! Je me souviens que pour Cameron, nous avions regardé parmi les réalisateurs les plus en vue du moment pour s’emparer du scénario de Say Anything. Finalement, on s’est dit que personne n’était mieux indiqué que lui. Nous ne sommes jamais revenu en arrière après. Nous voulions de nouvelles voix, singulières.
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers le cinéma, alors que vous aviez commencé à la télévision ?
Je ne sais plus très bien mais je suis très heureux d’avoir commencé par ça, parce que la télévision est un travail quasiment communautaire. Cela m’a même mal habitué. Si votre série marche, elle revient tous les ans, vous travaillez avec les mêmes personnes, vous les voyez évoluer, avoir des enfants… un village se forme. Dans le cinéma, vous avez des moyens plus importants, plus de pression aussi, c’est très intense lorsque cela se tourne, mais ensuite les gens s’éparpillent. C’est génial de pouvoir se retourner sur ses premiers pas avec le sentiment d’avoir fait communauté.
Comment analysez-vous votre place dans la comédie américaine, alors que des grands noms comme Judd Apatow vous citent comme une inspiration ?
Je ne sais pas quoi répondre donc je vais vous raconter une histoire. J’ai connu et adoré Mike Nichols, que beaucoup de cinéastes de comédie vénèrent. Il me disait qu’il aimait ce que je faisais. Quand il est mort, il se trouve que j’étais avec Judd, qui m’a alors raconté que Mike Nichols lui disait aussi qu’il aimait son travail. J’ai eu l’impression d’être l’une des maîtresses d’un mort, toutes réunies pour ses funérailles. De toute façon, je crois que quelle que soit la qualité de nos comédies aujourd’hui, nous nous prosternerons toujours devant celles des années 1940 et 1950.
Ella McCay de James L. Brooks, sortie limitée les 15 et 16 mai 2026
