CANNES 2026 · « L’être aimé », Rodrigo Sorogoyen signe un grand duel père-fille

Nouvelle figure majeure du cinéma espagnol, Rodrigo Sorogoyen met son art du choc au service des sentiments avec un mélo tendu et virtuose sur un duo père-fille (géniaux Javier Bardem et Victoria Luengo) et la noirceur d’un homme qui ne sait vivre qu’à travers ses films.


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Il a déboulé avec des thrillers acérés qui nous ont collés au fauteuil. Que dios no perdone (2017), El reino (2019), As bestas (2022), des merveilles du genre qui font monter la tension très haut, sans jamais perdre de vue les personnages. C’est peut-être parce qu’il sait y faire que Rodrigo Sorogoyen décide, avec son nouveau film, d’aller voir un peu ailleurs. Mais déjà, dans sa série Los años nuevos (2025), le cinéaste nous avait surpris par la délicatesse de son regard, sa façon si juste de saisir ce qui fait et défait une relation. L’Être aimé est en fait une synthèse de son style, un film à la fois brutal et tonitruant, délicat et tout en non-dits. Un mélo tendu, un thriller sentimental où s’affrontent sans même vraiment se le dire un père et sa fille.

Cinéaste star, Esteban (Javier Bardem) revient en Espagne tourner son nouveau film. Il propose un rôle à sa fille, Emilia (Victoria Luengo), qu’il a délaissée… Une façon pour ces deux-là de, peut-être, régler leurs comptes. Dès l’impressionnante séquence d’ouverture à la table d’un restaurant, Sorogoyen impose son style, découpe l’espace, étire et tend la conversation, capte les regards en biais, les silences, tout ce qui coince et grince entre ce père qui s’attend à être accueilli en sauveur et cette femme qui refuse de redevenir une petite fille. Et le film de devenir alors une impossible réconciliation où chacun s’observe, guette le faux pas, attend que l’autre rende les armes, tout ça le temps d’un tournage fiévreux sous le soleil écrasant des Canaries. Portrait à charge d’un cinéaste tout-puissant, L’Être aimé désacralise le génie en le regardant à travers les yeux de celle que ça n’impressionne pas. Cœur triste et tête haute, Victoria Luengo résiste avec force à l’ogre Javier Bardem, génial dans la séduction et la terreur qu’il provoque. La tension entre ces deux-là, la façon dont chacune de leurs discussions semble pouvoir mener aussi bien à l’affrontement qu’à l’étreinte saisissent le spectateur.

Mais, en intégrant ce nœud familial au cœur du cinéma lui-même, jouant notamment avec des effets méta de musique, des changements de ratio, de colorimétrie, de cadre dans le cadre, le réalisateur obscurcit le film, le rend trouble pour mieux graver en nous des images fortes, des sensations plus que des certitudes. Là où Joachim Trier filmait, dans Valeur sentimentale (Grand Prix à Cannes 2025), le cinéma comme un possible espace de réconciliation, une façon peut-être de rejouer ce que la vie avait gâché, Sorogoyen y voit, lui, plutôt un miroir et un mirage dont il faut se méfier. Maelström de sentiments contraires et de séquences furieuses, L’Être aimé ne blâme personne et compte simplement les blessés. Derrière la quête d’absolu de ce cinéaste, derrière la colère de cette jeune femme, la même envie d’être aimé.

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L’être aimé de Rodrigo Sorogoyen, Le Pacte (2 h 15), en salle le 16 mai.