Cédric Meletta, écrivain et biographe : « « Les Rayons et les Ombres » est un film subtil et lucide sur la banalisation du mal et l’aveuglement humain. »

C’est une fresque glaçante et sinueuse que propose Xavier Giannoli avec « Les Rayons et les Ombres », en salles depuis le 18 mars. Le cinéaste se penche sur la trajectoire méconnue de Jean Luchaire (Jean Dujardin), patron de presse corrompu et compromis dans la collaboration, qui entraîne sa fille, l’actrice Corinne Luchaire (Nastya Golubeva), dans sa chute. L’écrivain et docteur ès lettres Cédric Meletta, auteur de la première biographie consacrée à Jean Luchaire et consultant sur le film de Xavier Giannoli, décrypte pour nous les mécanismes de cette dérive.


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Vous êtes l’auteur de Jean Luchaire. L’Enfant perdu des années sombres, la première biographie consacrée à Jean Luchaire, parue en 2013 chez Perrin et rééditée chez Pocket depuis le 12 mars. Comment avez-vous rencontré ce personnage dans vos recherches et qu’est-ce qui vous a donné envie de lui consacrer plusieurs années ?

Il y avait une énorme niche éditoriale : en 2007-2008, il fallait un éditeur passionné, un peu fou, pour s’y intéresser. Ce livre est le fruit de dix années de recherches. Je « rencontre » Jean Luchaire dans les années 1990, dans le cadre d’un mémoire de maîtrise à Nancy sur les mouvements de jeunesse de gauche en Lorraine. Je tombe sur la photo d’un type un peu engoncé dans ses costumes en lin, moustachu, presque rabougri, et je me demande qui il est. Quand on travaille sur ces mouvements, ce qui est intéressant, c’est la postérité de leurs figures. Je me dis qu’il faut ouvrir les cartons. Mais au début des années 2000, l’accès aux archives reste compliqué sur ces sujets sensibles, car il faut des dérogations pour y accéder. Je pars ensuite quelque temps à Dakar, puis je reviens. Le sujet m’attendait.

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Pocket

Vous avez travaillé étroitement avec Xavier Giannoli. Pouvez-vous détailler votre rôle dans la fabrication de son film ?

En août 2020, entre deux confinements, je reçois sur Messenger un message de Xavier Giannoli qui s’intéresse à Jean Luchaire et veut me rencontrer. Il cherche des éclairages, veut comprendre, et me parle de son intérêt pour des thèmes centraux dans son travail : le journalisme, la corruption, les illusions. Il me propose de rencontrer le scénariste, Jacques Fieschi [le scénario est coécrit par ce dernier et Xavier Giannoli, ndlr]. Le déjeuner est long, très dense. À son issue, on me demande de devenir conseiller à l’écriture. Il m’envoie un premier document que j’annote : l’idée, le dispositif sont déjà très solides. J’ai ensuite accès aux cinq ou six versions du scénario et, en parallèle, il me demande des analyses précises, en approfondissant des points que j’avais seulement esquissés. Il m’a laissé suivre le tournage, le montage, avec des projections privées, ce qui m’a permis de saisir tous les détails. C’est devenu une véritable relation de travail.

Dans ses œuvres (les films Marguerite, 2015 ; Illusions perdues, 2021 ; la série D’argent et de sang, 2023), Xavier Giannoli cherche souvent à démystifier un idéal, à révéler la corruption. Comment qualifieriez-vous son cinéma, son approche ?

Pour moi, Xavier Giannoli est un « désillusionniste » : il casse les apparences et oblige à regarder la réalité en face, avec une exigence presque de chercheur, en croisant les sources et en allant voir les meilleurs spécialistes.

Dans votre livre, vous racontez qu’avant de devenir un lâche collaborateur, Luchaire était le produit d’un milieu intellectuel et mondain qu’il connaissait très bien. Comment ce milieu et le contexte pacifiste de l’époque ont-ils façonné son parcours ?

Oui, c’est son terreau naturel. Il est né dans ce milieu intellectuel. Il est petit-fils d’universitaires, fils de Julien Luchaire, lié à la création de l’UNESCO – ce qui lui donne très tôt des réseaux. Très jeune, il fréquente André Gide, Romain Rolland, Jean-Richard Bloch. À 15 ans, il monte une revue, passe son bac en Italie. À Paris, il bénéficie immédiatement de ses réseaux. Il se marie très jeune, a six enfants, et malgré le manque d’argent, il est accepté dans les milieux mondains.

Pour quelle raison ?

C’est quelqu’un de séduisant, qui plaît et qui sait évoluer dans ces cercles. Il a des idées, mais surtout il agit : il organise, se déplace, en France comme à l’étranger, ce qui lui vaut une reconnaissance internationale – Otto Abetz [incarné dans le film par August Diehl, cet ambassadeur du Troisième Reich à Paris avait rencontré Jean Luchaire dans l’entre-deux-guerres, au sein des cercles de réconciliation franco-allemande, ndlr] vient le voir au début des années 1930. Tout cela s’inscrit dans le contexte pacifiste de l’époque, avec Aristide Briand [homme politique français nommé plusieurs fois ministre sous la Troisième République. Il reçoit le Prix Nobel de la paix en 1926 pour son action comme ministre des Affaires étrangères en faveur de la réconciliation entre la France et l’Allemagne, ndlr], le rapprochement franco-allemand et la Société des Nations. Luchaire y adhère pleinement : il propose des rencontres, des initiatives, et travaille aussi comme journaliste diplomate, souvent à Genève, dans un environnement marqué par la diplomatie intellectuelle, où son père est présent. Il s’adresse surtout à une élite : à l’époque, faire des études, c’est appartenir au haut du panier. Il vise ceux qui ont un pouvoir d’influence, notamment dans les ministères.

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Vous expliquez très bien la trajectoire de Jean Luchaire dans sa jeunesse, mais quels ont été ses agissements sous l’occupation, ses dérives idéologiques ? 

Luchaire est utilisé comme un « go-between » entre le régime de Vichy et les dignitaires nazis qui vont utiliser sa veulerie, son fond de lâcheté et sa légèreté pour mieux faire appliquer la politique de collaboration telle qu’elle est administrée depuis Berlin. Abetz offre à Luchaire Les Nouveaux Temps, un quotidien centriste financé par l’argent nazi dans lequel il laisse publier – il ne signe pas – des horreurs sur les Juifs, les Résistants et les puissances alliées. Il a une place de chef de toute la presse de zone occupée, puis de commissaire à l’information en 1944 et beaucoup d’argent.

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Sous l’occupation, Jean Luchaire est donc patron d’un quotidien influent, et sa fille, Corinne, une star montante du cinéma. Le film de Xavier Giannoli montre comment le régime nazi récupère ce capital médiatique pour propager sa propagande…

On parle ici du lectorat des journaux : la France est encore très rurale, avec un taux d’analphabètes élevé, mais les titres comme Les Nouveaux Temps touchent une certaine élite, des bourgeois avec un pouvoir décisionnel et une influence. Dès 1935, les Allemands commencent à préparer l’opinion française. Puis Joachim von Ribbentrop [ministre des Affaires étrangères sous le Troisième Reich, ndlr] est chargé par Hitler de démobiliser l’opinion. Les nazis utilisent tous les instruments disponibles pour observer et influencer : un simple opérateur de cinéma peut faire de l’entrisme sur les tournages tout en travaillant pour eux. Le film illustre bien le renversement des alliances et des rôles : le professeur de dessin lourdaud de 1930 [Otto Abetz, ndlr] devient ambassadeur, touchant de l’argent sale, pris dans l’urgence des décisions.

Et concernant Corinne Luchaire, quelle est son implication concrète ?

Corinne Luchaire, elle, ne tourne pas pendant l’occupation, ne fait de mal à personne. Mais le cinéma illustre la maîtrise totale des Allemands sur tous les médiums, les vecteurs qui irriguent, drainent le courant d’opinion. On est à une époque où le public va beaucoup au cinéma. Il n’y a pas meilleur vecteur pour contrôler l’opinion que les films et les actualités filmées, et l’emprise est totale, à la fois par l’autorité militaire, et l’ambassade allemande [qui, pour étendre ses réseaux, invite Jean et Corinne Luchaire à des fêtes qu’elle organise, ndlr]. Dans une scène du film, d’ailleurs, les gens qui fréquentent l’ambassade se jettent sur la nourriture, ont faim, s’en mettent plein la panse – un détail qui traduit, presque de manière animale, que la pression et les appétits humains sont au cœur de ces manipulations. Les personnages sont happés par la grande histoire et confrontés à leurs instincts et besoins matériels.

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Le film dépeint Corinne Luchaire comme une figure écorchée, emportée malgré elle dans la dérive abyssale de la collaboration.  Simone Signoret racontait dans son autobiographie La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était la fascination qu’elle a exercée lorsqu’elle est apparue à 16 ans dans Prison sans barreaux de Léonide Moguy (1938), dont le tournage est reconstitué dans Les Rayons et les Ombres. Pouvez-vous revenir sur l’importance de ce premier rôle ?

Je ne suis pas un grand fan du film, mais certaines scènes sont marquantes. J’adore celle où elle s’arrête sur un pont et il y a cette alternative : soit elle fait quelque chose de sa vie, se dit qu’elle a une deuxième chance, soit elle fugue. Elle était pleine de contradictions, mais fascinait par sa force et son aura. Corinne tient le film, c’est palpable. Dès ce premier film, elle est magnétique. Elle a un regard de dingue. Elle a une dégaine dégingandée avec ses dents mal plantées, une gueule.  Elle était malade mais continuait à s’autodétruire [elle était atteinte de tuberculose et en est morte en 1950, à 28 ans, ndlr], comme si elle n’y croyait plus. Vous avez vu le film comme moi : c’est montré de manière assez clinique. Elle tousse, elle crache, mais continue à cloper.

Les Rayons et les Ombres revient sur sa relation complexe avec Léonide Moguy, son mentor mais également un grand cinéaste français et juif d’origine ukrainienne, qui va s’exiler aux États-Unis pendant l’occupation…

Oui, ils avaient une relation très forte, elle le considérait comme son père. Durant son exil à Hollywood, Moguy lance Ava Gardner, mais aussi, à son retour en Europe en 1946, les divas ritales : Sophia Loren, Pier Angeli – le grand amour de James Dean -, Rossana Podestà… Il tourne aussi aux États-Unis Paris à l’aube, un très beau film [un des premiers films sur la Résistance, ndlr], que Quentin Tarantino a remis en lumière [un des personnages de Django Unchained, interprété par Dennis Christopher, s’appelle Leonide Moguy, ndlr]. Il a un œil. C’est un visionnaire et un artiste engagé, qui a tourné des films sur l’avortement, les filles-mères, la jeunesse délinquante, ou l’éducation sexuelle des adolescents.  J’ai retrouvé récemment un petit trésor : une lettre du cinéaste, écrite un mois après la mort de Corinne, en février 1950, en italien. Moguy s’en veut. Il explique qu’à son retour des États-Unis en 1946, il ne voulait plus avoir affaire à ceux qui avaient fréquenté les Allemands. Sa sœur, Hélène, a été déportée, sans jamais revenir, et Jean Luchaire n’a rien fait pour l’aider. Puis Moguy finit par revoir Corinne, qui lui raconte sa vie sous l’occupation.  Ils renouent, il lui redonne une place, lui propose de rejouer. Le film s’appelle Demain il sera trop tard. Elle touche une avance, ça repart, il dit que Corinne revivait. Elle remonte à Paris, et là, « la mort l’a surprise par traîtrise », écrit Moguy.

Corinne Luchaire a aussi marqué l’écrivain et Prix Nobel de littérature Patrick Modiano, qui en a fait un personnage de son roman Livret de famille, paru en 1977. Il invoquera aussi son fantôme en tant que coscénariste dans deux films : Lacombe Lucien de Louis Malle (1974) et Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003), à travers un personnage d’actrice joué par Isabelle Adjani. Pourquoi cette obsession selon vous ? 

Modiano, c’est le mémorialiste et le littérateur des grands paumés. Il aime ce genre de destins hachés, suturés, passés à la machine, les personnages qui n’arrivent pas à donner un sens à leurs vies. J’ai retrouvé cet auteur comme un oncle, un grand frère, un cousin. Il écrit simplement : il a des phrases courtes, des phrases qui font mal. Ce que Paul Claudel appelait « le mot fort ».

Quels films recommandez-vous pour mieux comprendre cette période très sombre de la Seconde Guerre mondiale ?

Le Pétain de Jean Marbœuf, avec Jean Yanne en Pierre Laval, qui est fantastique. Il y a cette scène de ce déjeuner entre Jean Yanne et Jacques Dufilho, qui joue Pétain. Dufilho sort le livre Comment on relève un État du dictateur portugais Salazar.  Il faut revoir Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls [ce documentaire magistral, sorti en France en 1971, marque la première véritable contestation du récit dominant en France depuis la Libération, qui présentait le pays comme uni face à l’occupant nazi, ndlr]. Même si c’est un peu monté, construit, c’est très courageux.  Il y aussi un film très rare, quasiment inconnu, c’est La Dernière Étape de Wanda Jakubowska, réalisé en 1947 [le film suit un groupe de femmes internées au camp d’Auschwitz-Birkenau. La réalisatrice est elle-même une résistante polonaise rescapée des camps, ndlr]. C’est le premier film où l’action se situe dans les camps. Et la seule Française qui tourne dans cette équipe internationale, c’est Huguette Faget, qui était fiancée au fils de Jean Luchaire, Robert.  Il y a bien sûr Lacombe Lucien et Au revoir les enfants de Louis Malle. Mais aussi Portier de nuit de Liliana Cavani et Les Violons du bal de Michel Drach. Et Le Dernier métro de François Truffaut. Les mémoires de Corinne Luchaire ont été un temps le livre de chevet de Truffaut.

Pensez-vous que Les Rayons et les Ombres peut avoir un écho particulier aujourd’hui, alors que l’espace médiatique est de plus en plus saturé par l’extrême-droite ?

Plus que la bataille des idées, et le retour en flèche des poisons idéologiques qu’on croyait relégués aux manuels scolaires, c’est une philosophie pessimiste du sens et des cycles de l’Histoire que nous propose Les Rayons et les Ombres. C’est un film subtil et lucide sur la banalisation du mal, l’aveuglement, l’homme happé par l’évènement, et la misère humaine presque inévitable parce que résignée.

: Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, sortie le 18 mars