
Quelle est la première question que vous vous êtes posée au sujet de J. B. Mooney, votre personnage de père de famille voleur et lâche dans The Mastermind ?
La première question, c’était : qu’est-ce qu’il veut ? Pour lui, je ne pense pas que ce soit une question d’argent [père de famille paumé vivant aux crochets de ses parents, J. B. Mooney organise le vol de plusieurs tableaux du peintre américain Arthur Dove dans le musée de sa ville, ndlr]. C’est une question de statut. Il trouve sa vie trop ordinaire, et il en veut plus. Il a la sensation que le monde lui doit quelque chose. Le problème, c’est que, même s’il ne s’en rend pas compte, il n’est pas particulièrement talentueux. En tout cas, pas autant qu’il ne le pense. Et ce qu’il croit mériter ne lui est peut-être pas dû.
Vous avez souvent incarné des figures charismatiques et vous renvoyez l’image d’un acteur doux et sympathique. Qu’est-ce que ça change, de jouer un antihéros comme Mooney ?
J’essaie de résister à l’idée de définir les personnages que j’incarne comme « aimables » ou « antipathiques ». Mon but est de les comprendre, peu importe qu’ils soient bons ou mauvais, charismatiques ou ternes. Dans la vie de tous les jours, personne ne se pense vraiment antipathique. On a bien sûr tous une forme de syndrome de l’imposteur, sauf si on est un vrai narcissique, mais même les plus grands méchants estiment agir pour de bonnes raisons. Dans les pièces de William Shakespeare, par exemple, Richard III, Edmund dans Le Roi Lear, Iago dans Othello… Ils font tous des choses horribles, mais ne se voient pas comme des méchants. C’est la même chose pour Mooney : il pense faire ce qui est juste. Il y a quelques années, je me suis fait la réflexion que ce travail préparatoire avant un rôle ressemblait beaucoup à de la thérapie. Et que si je passais autant de temps à m’analyser qu’à analyser mes personnages, je serais probablement beaucoup plus heureux…
CRITIQUE : The Mastermind : Vol planant
Votre personnage semble détaché des événements politiques de son époque, alors qu’en 1970 les États-Unis sont en pleine révolte contre la guerre du Vietnam. Selon vous, quel pouvoir politique le cinéma peut-il avoir ?
Le cinéma, comme l’art en général, est intrinsèquement politique, qu’on le veuille ou non. Il est impossible de créer une œuvre sans être influencé par la société qui nous entoure. Ce que j’aime beaucoup dans ce film, et dans le travail de Kelly Reichardt en général, c’est que la dimension politique est toujours présente, mais en toile de fond. Ici, J. B. Mooney n’est pas forcément inconscient du contexte politique de son pays. Mais il s’en fiche un peu, ou alors c’est bien trop angoissant pour lui d’y penser.

Avec Kelly Reichardt, vous partagez un intérêt pour l’art visuel. Vous peignez, dessinez, faites de la céramique… Comment cela a-t-il influencé votre collaboration ?
L’art influence profondément son travail, parce que le cinéma est avant tout un art visuel. Elle a un regard incroyable pour créer des mondes qui ont une vraie dimension artistique. Pas seulement dans ce film-là, mais dans toute sa filmographie [dans laquelle on peut citer Certaines femmes, First Cow et Showing Up, ndlr]. Peut-être que cette sensibilité artistique commune nous a rapprochés, je ne sais pas. En tout cas, on s’est très bien entendus.
Quels artistes ont joué un rôle important dans la construction de votre identité artistique ?
Il y en a énormément ! Ian Godfrey [céramiste britannique décédé en 1992, ndlr] a exercé une grande influence sur moi, surtout du point de vue de ma pratique de la céramique. Il réalise des pièces très sculpturales et il est surtout connu pour ses paysages urbains : des jarres en grès, surmontées de petites villes et de maisons rappelant presque les favelas brésiliennes. J’ai la chance d’en avoir une chez moi : quand on l’ouvre, on y découvre des oiseaux. J’aime beaucoup cet aspect humoristique dans son travail. C’est quelque chose qui me touche de plus en plus avec le temps [Josh O’Connor est né en 1990, ndlr]. J’adore aussi le travail d’un ébéniste britannique, Robert Thompson, surnommé « L’Homme souris » [Robert Thompson est décédé en 1955, mais son entreprise est toujours en activité, ndlr]. Il fabriquait des meubles très fonctionnels, des tabourets, des tables, des placards… Et, sur chaque pièce, il sculptait une petite souris qu’il cachait quelque part. C’est plein d’humour, le savoir-faire est magnifique. C’est vraiment ce genre de choses que j’aime.
Dans votre filmographie, vous oscillez entre figures de masculinité toxique – un membre d’une société secrète masculine dans The Riot Club (Lone Scherfig, 2014), un joueur de tennis orgueilleux dans Challengers (Luca Guadagnino, 2024) – et des hommes plus vulnérables et tendres – un fermier gay et renfermé dans Seule la terre (Francis Lee, 2017), un cow-boy cherchant à se reconstruire dans Rebuilding (Max Walker-Silverman, 2025), un ancien boxeur devenu prêtre dans Wake Up Dead Man (Rian Johnson, 2025). Est-ce volontaire ?
Je vois ce fil conducteur entre mes différents rôles, mais, pour être honnête, c’est assez accidentel. Les hommes aujourd’hui se posent de plus en plus de questions, en tout cas c’est ce que je crois, et beaucoup des personnages que j’ai joués ont répondu à des interrogations que je ne pensais même pas avoir. Ça a été le cas de La Chimère [d’Alice Rohrwacher, 2023, film dans lequel Josh O’Connor joue un pilleur de tombes rêvant de retrouver son amante disparue, ndlr]. Je traversais un deuil à ce moment-là de ma vie, et le film m’a aidé à mieux le comprendre. The Mastermind est intéressant parce qu’il touche à l’ego. J. B. Mooney a un ego démesuré, qui n’a pas été confronté à la réalité depuis un moment. Vous pouvez poser la question à n’importe quel acteur, on connaît tous ce sentiment…
« La Chimère » d’Alice Rohrwacher : pilleurs de tombes

Depuis 2025, vous êtes à l’affiche de quatre films (Rebuilding, Le Son des souvenirs, The Mastermind, Wake Up Dead Man), et votre carrière a pris une dimension internationale. Comment avez-vous vécu cette exposition médiatique soudaine ?
Ce n’est pas vraiment quelque chose auquel je pense. Je suis acteur avant tout, formé au théâtre [il est diplômé de la prestigieuse école de théâtre britannique Bristol Old Vic, ndlr], et je choisis des personnages qui me plaisent et des cinéastes que j’admire. J’ai beaucoup de chance de pouvoir faire ça. La notoriété et le fait d’être reconnu, ce n’est pas quelque chose que je trouve confortable. Mais, généralement, les gens viennent vous voir pour vous dire des choses gentilles, et c’est plutôt agréable.
Dans Le Son des souvenirs (en salles le 25 février), vous formez un couple de musiciens avec un autre jeune acteur star qui redéfinit les codes de la masculinité, Paul Mescal. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Nous étions attachés à ce projet depuis longtemps [initié avant la pandémie de Covid-19, le film n’a pu se tourner qu’en 2024 à cause de soucis de financement, de la grève des scénaristes à Hollywood et d’aléas d’emplois du temps, ndlr], et il s’avère qu’il est un de mes grands amis. C’est très facile de travailler et de créer une alchimie avec lui : il est très généreux, très chaleureux. Et puis on a les mêmes goûts artistiques, donc tout s’est fait assez naturellement.
Vous avez choisi de vivre à la campagne, dans le sud-ouest de l’Angleterre, et vous parlez souvent de votre amour pour le jardinage. Est-ce que Derek Jarman, artiste britannique qui voyait le jardinage comme un geste politique, vous inspire ?
Je suis très inspiré par Derek Jarman ! Son livre Un dernier jardin est l’un de mes préférés [son carnet de bord, publié de manière posthume en 1996, dans lequel le cinéaste raconte la création de son jardin en mêlant description poétique, réflexions écologistes et méditation personnelle sur la maladie et la mort. Il est décédé en 1994 des suites du sida, ndlr]. J’ai visité sa maison à Dungeness [dans le sud de l’Angleterre, ndlr] plusieurs fois. Son jardin est extraordinaire, il est situé sur une plage de galets, c’est d’ailleurs le seul désert répertorié au Royaume-Uni. Je suis un très grand admirateur de son travail, mais je ne sais pas si je vois le jardinage comme un acte politique. J’aime ça, profondément. J’ai grandi à la campagne [près de Southampton, sur la côte sud de l’Angleterre, ndlr], c’est pour ça que j’ai eu envie d’y revenir, je m’y sens chez moi. Dans Candide [écrit par Voltaire en 1759, ndlr], un autre de mes livres préférés, il y a ce personnage qui voyage à travers le monde et à qui il arrive toutes sortes de choses horribles. Et à la fin du livre, il y a cette citation que j’adore : « Il faut cultiver notre jardin. » Le jardinage, c’est très simple, mais profondément philosophique. On plante, on entretient, ça pousse, ça meurt, et on recommence. C’est presque absurde, et pourtant plein de sens. C’est sans doute ce qui me touche le plus.
The Mastermind de Kelly Reichardt, Condor (1 h 50), sortie le 4 février
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Le Son des souvenirs d’Oliver Hermanus, Universal Pictures (2 h 09), sortie le 25 février