
Votre film s’ouvre sur un chant de Danyèl Waro, poète de La Réunion qui a défendu le maloya, équivalent réunionnais du blues. Pourquoi commencer ainsi ?
C’était important d’inscrire le film dans son endroit, qui est l’île de la Réunion. Mais aussi dans son combat, parce que le créole est une langue qui a été interdite, qui dit la singularité d’un peuple. La langue et la musique, symbolisent la résistance face à l’injustice. Juste derrière ce chant de Danyèl Waro, on entend un slam du rappeur Matteo Falcon. La juxtaposition de ces deux artistes permet de dire que la langue, le verbe, la culture, sont l’acte premier de liberté et de la revendication. Lier cette quête de liberté et de justice à la parole, c’est aussi la lier à l’intelligence et in fine, à l’éducation.
Vous avez-vous-même grandi dans un environnement musical émancipateur.
Oui, j’ai été nourri et élevé aussi par le rap. Ecouter NTM, IAM et Ministère A.M.E.R., ça a été aussi formateur que le fait d’aller à l’école ou de lire des livres. Le rap, le slam, sont des arts oratoires, qu’on peut relier à la griotique [concept scénique pour traduire l’oralité poétique négro-africaine de façon moderne et fidèle, ndlr].
Votre film affronte une part sombre de l’histoire française mais cherche davantage la réconciliation que la colère. C’est un mantra que vous vous êtes donné ?
Oui. Parce qu’il faut dissocier les actions des gens et, les valeurs et les principes. Comprendre qu’il y a parfois un écart entre les deux, parce que les valeurs, les principes, sont aussi un idéal. Et parfois, les êtres ne sont pas à la hauteur de cet idéal. Ce n’est pas parce que quelqu’un qui se réclame de la justice agit de manière injuste qu’il faut rejeter la justice. Les êtres humains ont des imperfections – mais il faut tendre à un idéal. C’est aussi ce que Furcy incarne : il choisit une méthode d’action noble. Il aurait pu choisir le marronnage [à l’époque coloniale, la fuite d’un esclave hors de la propriété de son maître en Amérique, aux Antilles ou dans les Mascareignes, ndlr], la violence. Mais non, en fait, il choisit de retourner l’arme du colon contre lui, en lui disant : « si nous vivons dans une société de droit, de justice, je me présente devant vous comme un être justiciable. »
Vous n’avez pas peur de montrer les sévices corporels infligées aux esclaves, sans détours. Comment s’est posée la question de la représentation de la violence ?
Je montre la violence, mais pas n’importe comment. La première fois que l’on voit un esclave se faire fouetter à l’île Maurice, le geste reste hors champ, la caméra est braquée sur le visage de Furcy qui regarde la scène. Et ça, c’était important. Dans une société où la violence est partout, banalisée, je ne voulais pas l’imposer en une image, mais être dans un dialogue avec les spectatrices et les spectateurs. Lorsque l’on voit Furcy avec stigmates des coups de fouet, la caméra recule, n’avance pas. Reculer, ça signifie que l’on prend du recul par rapport à cette violence. On tente de la cerner, de la comprendre. Quand je travaillais sur le film, je suis tombé sur des gravures qui montraient les sévices infligés sur l’île Maurice ou sur l’île de la Réunion. On y voit des détails affreux, des crocs de boucher… Je me suis dit : ça, il faut le montrer. Que l’on voit, concrètement, ce que des êtres humains étaient capables de faire à d’autres êtres humains en les déshumanisant.
Comment expliquez-vous que le passé colonial de la France reste un tabou ?
Pour gérer un trauma collectif de la meilleure des manières, il faut déjà travailler à faire peuple, à être une famille symbolique. Il faut considérer notre rapport à l’histoire, aux imaginaires, de façon commune. Toute famille a ses secrets de famille. Il a plusieurs manières de les gérer. L’une d’elle consiste à les affronter, l’autre à tout refouler. Jusqu’ici, nous avons choisi le déni. Pour en sortir, il faut raconter des histoires.
Avez-vous tout de même le sentiment que les récits évoluent, déverrouillent des non-dits ?
Oui, je sens le début de quelque chose. Il y a eu l’excellent Ni chaînes ni maîtres de Simon Moutaïrou, sur la fuite de deux esclaves à l’île Maurice. Je pense à Alice Diop, Mati Diop, Ladj Ly, Jean-Pascal Zadi, Jean-Claude Barny [réalisateur de Fanon, dédié au militant anticolonialiste martiniquais, ndlr]. Il y a des gens pour raconter ces histoires périphériques, mais qui sont en réalité des histoires centrales de l’histoire de France.
Votre film fait la lumière sur un aspect oublié de la décolonisation : les esclaves eux-mêmes ont contribué à leur propre libération.
C’est important de célébrer la figure de Victor Schœlcher [député abolitionniste qui vota le décret d’abolition de l’esclavage en 1848, ndlr]. Mais il faut faire attention, car on peut très vite s’arrêter à ce schéma réducteur : le blanc bourreau d’un côté, le blanc libérateur de l’autre. Et au milieu, les esclaves, en périphérie de leur propre vie, passif par rapport à leur combat. Le mythe du sauveur blanc, c’est une construction, qu’il faut défaire par des récits alternatifs : Furcy s’est libéré car il a appris à lire et écrire, à se battre judiciairement.

Votre film se passe en 1817 : l’esclavage a été aboli en 1794 par décret, puis rétabli par Napoléon Bonaparte dans les colonies françaises. Son abolition ne sera effective qu’en 1848. En quoi cette période floue, d’entre-deux, est-elle intéressante à étudier ?
Il faut la mettre en miroir avec ce que l’on vit actuellement. J’ai le sentiment profond qu’aujourd’hui, en 2026, nous sommes à un tournant civilisationnel. Tout comme l’histoire de Furcy, de mon point de vue, se jouait à un tournant civilisationnel. On entendait de plus en plus les abolitionnistes qui s’opposaient aux tenants de l’ancien monde. Tout un débat philosophique faisait rage. Aujourd’hui, c’est un peu l’inverse : les discours réactionnaires prennent de l’ampleur face aux progressistes, aux humanistes, ceux qui cherchent à construire le vivre-ensemble. On assiste à une espèce de révolution réactionnaire, partout dans le monde. Face à ce backlash, mon film dit : « Regardez, il y a déjà eu un entre-deux civilisationnel, et les progressistes de l’époque se sont mobilisés. »
L’abolition du code noir va être votée le 19 janvier prochain au Parlement. Qu’est-ce que vous en pensez ?
J’ai moi-même écrit une lettre à la présidente de l’Assemblée national [Yaël Braun-Pivet, ndlr], après que des députés guadeloupéens ait dénoncé la non-abrogation officielle du code noir [série de textes juridiques entamée en 1685 sous Louis XIV, qui a fondé les pratiques esclavagistes dans les colonies françaises d’Amérique. Aucune des deux abolitions de l’esclavage (1794, puis 1848) n’a entraîné son abrogation, ndlr]. Symboliquement, ça signifie que notre mère patrie comprend qu’il s’agit de mettre en lumière la douleur et le trauma de chaque composante de notre communauté nationale et de travailler à la guérison. C’est un acte fort, qui participe à la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, et permet d’entamer un travail mémoriel.
