LA SEXTAPE · Les deux Kechiche de « Mektoub »

« Mektoub My Love. Canto uno » était ivre de soleil et de jeunesse ; « Canto due » est désenchanté. Comme deux facettes d’une même pièce, ces films illustrent la dualité de leur réalisateur.


Mektoub my Love : Canto Due
"Mektoub my Love : Canto Due" d'Abdellatif Kechiche (c) Pathé

Toujours, je me débats avec les films d’Abdellatif Kechiche, et particulièrement avec celui-ci : Mektoub My Love. Canto due [sorti le 3 décembre, ndlr], film attendu et redouté. La lumière s’éteint. Cœur battant, j’ai l’impression de retrouver une vieille bande de copains. Je souris tout en remarquant les coutures du film. Les filles soulèvent leur chevelure des Mille et Une Nuits, elles sont belles, elles virevoltent, elles sont libres. Mais le motif se répète, un peu artificiellement. Les scènes de plage étourdissantes de Canto uno sont rejouées, vestiges du premier. Tout semble lessivé. Et puis, je ne sais comment, ce foutu Kechiche m’emporte à nouveau. Il a cette capacité à arracher les corps de la narration pour qu’ils deviennent la matière même du cinéma. Sept ans sont passé, et l’insouciance avec. Mektoub My Love. Canto uno était ivre de soleil et de jeunesse ; Canto due est désenchanté.

L’été est passé. Mais le désir, lui, circule toujours : le destin fera le reste. La scène de sexe inaugurale de Canto uno est rejouée elle aussi, en mineur : mêmes angles, même musique arabisante, mêmes types de corps, mêmes positions, même Tony qui baise et même Amin qui observe depuis la fenêtre.

Sauf que cette fois, la transe animale déclenche une tragédie de soap opera : le mari surgit, la lumière est crue, et ce qui était plaisir inconséquent se mue en catastrophe. L’actrice américaine perd tout, le mari – producteur – sort un flingue, et le jeu de l’amour et du hasard vire au cauchemar. C’est comme le baiser entre Lady Anne et Richard III dans la pièce de William Shakespeare, une scène impossible : cette actrice américaine qui couche avec un petit gars de Sète…

Leurs corps, eux, s’entendent. Kechiche, c’est Tony et Amin : deux rapports au désir, deux élans de cinéaste. Celui qui dévore, entourloupe et blesse ; et celui qui sublime. Il y a le filmeur obsédé par les culs, et il y a l’auteur qui révèle, humblement, toute la sensualité d’une nuque. Le cracra et la grâce. En revoyant Canto uno, je me suis rendu compte que j’en avais oublié la narration : ne restait que les corps. Dénudés, libres, vibrants sous le soleil. Dans Canto due, les élans sont corsetés dans un récit de telenovela kitsch. Mais quand, à la fin, le producteur se tire une balle dans le slip… la grâce, elle, ressuscite.

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