
Madeleine de Sinéty, Guingamp – Paimpol, 1971
Tout commence le long d’une ligne de chemin de fer, en 1969 : fascinée par les derniers trains à vapeur, l’apprentie photographe s’immerge dans le monde des machinos. Ce cliché admirablement expressionniste (qui rappelle La Bête humaine de Jean Renoir) semble loin de la veine réaliste qu’elle explorera ensuite, et il annonce aussi l’essentiel : Madeleine de Sinéty ne cessera de regarder ceux, cheminots, paysans, que la modernité condamne aux limbes.

Madeleine de Sinéty, Quartier du Montparnasse, Paris, vers 1972
Son quartier du Montparnasse lui offre alors l’image même de cette cruelle marche de l’histoire : à l’ombre d’une célèbre tour, bientôt inaugurée et qu’elle décrit comme un « mirador de cauchemar », c’est tout un monde populaire qui rend son dernier souffle et que Sinéty veut sauver de l’oubli – ateliers d’artistes, bistrots ouvriers, enfants qui jouent sur les trottoirs tant qu’il est encore temps.

Madeleine de Sinéty, New York, 1972
Quelques brefs séjours à Manhattan, où elle accompagne son compagnon américain au début des années 1970, offrent un prolongement naturel à sa délicate obsession. Ici aussi, au Meatpacking District, un certain quotidien est en train de disparaître, dont Sinéty, avec un œil aussi aiguisé que celui des plus grands noms de la street photography (Helen Levitt, Joel Meyerowitz), capte les dernières lueurs.

Madeleine de Sinéty, La Charrette de pommes, Poilley, 1974
En 1972, elle rompt avec son travail d’illustratrice (elle s’est formée à l’école des Arts déco avant de se lancer dans la photographie) pour s’installer dans un village d’Ille-et-Vilaine. Elle y restera huit ans, se liant avec les habitants, aidant aux travaux des champs, tout en faisant l’inventaire photographique des gestes, des rites, des visages. Elle écrit dans son journal : « [Ici] chaque année ressemble à la précédente, et c’est comme si l’on vivait éternellement. »

Madeleine de Sinéty, Béatrice et la télévision, Poilley, 1973
De cette immersion affective dans le monde rural (dont elle reproduira le principe quelques années plus tard dans le nord-est des États-Unis), Sinéty a rapporté près de 50 000 clichés. Parmi eux, beaucoup de portraits d’enfants, dont celui de cette jeune fille, avec sa barrette dans les cheveux, ses coudes sagement posés sur la toile cirée, et ses yeux si doux, si intenses, qui n’ont pas fini de nous regarder.
« Madeleine de Sinéty. Une vie », au Jeu de Paume, jusqu’au 27 septembre
