
Cet article fait partie de notre nouvelle rubrique, HA HA HA !, tenue par notre journaliste Renan Cros, qui chronique d’un point de vue personnel une tendance dans le monde de l’humour.
Parfois, quand je regarde la personne avec qui je partage ma vie depuis presque vingt ans (oui, I’m that old, et oui, il mérite une médaille), je me pose cette question. Il a l’air super, son monde où tout est à environ quinze minutes de là où on est (alors que pas du tout), où bien sûr qu’on peut aller voir une expo à Paris, un samedi, sans avoir réservé (alors qu’elle affiche complet depuis des mois) et où un yaourt ne se périme jamais (paraît-il). Moi, dans mon monde, c’est le principe de réalité qui fait loi. Les choses sont, les gens font, et quand tu ne peux pas, tu ne peux pas. Et si j’avais tort ?
Je pensais à ça, un soir, tard, dans mon lit, quand je suis tombé nez à nez avec une dame qui parlait aux arbres. Sur mon téléphone, je précise. Que vous ne vous imaginiez pas que des gens débarquent dans mon lit à l’improviste. Dans cet état comateux que seuls les réseaux provoquent, j’ai regardé cette petite dame discuter avec conviction avec un sapin, qui n’avait rien demandé. Dans la vidéo suivante, un type déguisé en fée prédisait la fin du monde pour jeudi. Et tandis qu’un monsieur en costume Lycra mauve beaucoup trop moulant entamait une chorégraphie sur une chanson Disney, je me suis surpris à envier ces gens. Ça doit être joyeux d’être dans son truc, de se raconter des histoires et d’y croire. Ne plus être soumis à la réalité des choses, mais embrasser joyeusement sa « maboulerie ». Et s’en aller, loin, très loin, sans se demander quand on va toucher terre.

Je n’ai pas (encore ?) essayé un Lycra moulant (non, vraiment, Renan, personne ne veut voir ça), mais, pour m’échapper, ma solution s’appelle Julio Torres. Cinéaste et stand-uppeur, il sait tout faire. Et jamais comme les autres. L’art, chez lui, est un moyen de se marrer et de regarder le monde de travers. Dans son dernier spectacle, Color Theories, il nous explique avec beaucoup de sérieux pourquoi, pour lui, la pluie qui tombe, c’est vert, les banquiers, c’est bleu, et Rihanna, un triangle… Et ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que tout ça finit par faire sens. Plus on rit, plus Julio jubile. Car plus sa logique devient la nôtre, plus on adhère à ce monde en biais, plus le nôtre revient comme un boomerang. On baisse la garde, on rit, tout ça est vraiment n’importe quoi. Mais la réalité, tapie dans l’ombre de la blague, revient, plus limpide qu’avant.
Avec son humour queer, Torres moque ici notre façon de croire à tout ce qu’on se raconte. Ou comment la bulle des réseaux nous donne l’illusion qu’on « pense toujours bien ». Sa fantaisie féroce est en fait une démonstration de nos aveuglements. Une façon de nous dire de nous lâcher la grappe, d’arrêter de juger les autres et d’essayer d’accepter que, parfois, on n’est pas toujours « une bonne personne ». Tout ça avec un robot qui parle, des crayons de couleur et plein de bonnes vannes. Un monde bizarre, peut-être, mais beaucoup moins que notre époque. Je vous propose qu’on se retrouve tous là-bas. Moi, si je pars maintenant, j’y serai dans quinze minutes.
Color Theories de Julio Torres, disponible sur HBO MAX.