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SCENE CULTE : « Quand passent les cigognes »

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De  Quand passent les cigognes, on retient souvent la dernière scène. Celle que Claude Lelouch considère comme la plus belle de l’histoire du cinéma, et qui a convaincu Isabelle Huppert «qu’il était possible de pleurer et de sourire dans le même plan»*. Mais pour comprendre cet apex émotionnel (et éviter de spoiler le film, sorti en France en 1958), il faut revenir à notre toute première rencontre avec Veronika (Tatiana Samoilova) et Boris (Alexeï Batalov). Comment représenter l’amour fou en quelques plans ? Comment nous faire ressentir ce lien absolu que la guerre viendra réduire à néant ? Chez Mikhaïl Kalatozov, cela passe d’abord par l’invention d’un espace enchanté, au petit matin, dans les rues désertes de Moscou. Les amants dansent main dans la main le long du fleuve, vers la ligne d’horizon, dans un premier plan qui pourrait être le dernier, un happy end inversé. Ils sont filmés en contre-plongée sous un pont, observant le vol des cigognes, puis en plongée de très haut, éclaboussés par une balayeuse mécanique.

Ces angles irréels protègent leur insouciance et plient le monde à leurs désirs. Puis c’est le moment des au revoir, au pied du grand escalier de l’immeuble où vit Veronika. C’est alors que le temps se distord à son tour. Cet instant de rien, soumis au silence (il faut éviter de réveiller les gens), devient un lent ballet d’hésitations, de départs et de retours, de gestes suspendus et de mots chuchotés. Et lorsque Veronika sort du champ, la caméra opère un mouvement inouï (techniquement, poétiquement) pour la rattraper, renforcé par une explosion de musique : elle tournoie dans l’escalier à hauteur de Boris, qui monte les étages à toute vitesse. «Écureuil… Quand, alors? Jeudi à quelle heure?» La promesse du prochain rendez-vous, le simple choix de l’heure constituent un sommet de tension dramatique. L’amour fou, comme le cinéma, transforme les plus petits détails en questions de vie et de mort.

Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov, ressortie en version restaurée le 30 octobre (Potemkine, 1 h 37)

Images : Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov – Copyright Potemkine Films

* dans « Chroniques et critiques » de Matthieu Gosztola (Les Éditions de Londres, 2018).

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