Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis : « Ce festival, c’est un poste d’observation merveilleux de l’état du monde »

L’Académie de France à Rome – Villa Médicis accueille chaque année, pendant un an, des artistes francophones comme pensionnaires et résidents. En cette rentrée, on peut par exemple y croiser la cinéaste Amandine Gay, la romancière Louise Chennevière ou le peintre Jean Claracq. Située sur les hauteurs de Rome, la Villa Médicis accueille aussi, depuis 6 ans, un Festival de Film annuel dont la programmation pointue et radicale, à la croisée du cinéma et de l’art contemporain, tranche avec l’aspect imposant de la Villa, joyau patrimonial vieux de plus de 350 ans, et établissement public français du Ministère de la Culture. À la veille de l’édition 2026 (du 16 au 20 septembre), on a échangé avec le directeur des lieux, Sam Stourdzé.


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Sam Stourdzé © Daniele Molajoli

Historiquement, quels liens la Villa Médicis entretient-elle avec le cinéma ?

Des liens anciens, datant de quasiment 50 ans, puisque dans les années 1980 la section « écriture de scénario » a été ouverte comme une discipline pouvant accueillir des pensionnaires. La Villa Médicis est d’abord une institution qui accueille des pensionnaires. C’est l’une de ses raisons d’être depuis 350 ans. À une époque, il s’agissait plutôt de peintres, de sculpteurs, de graveurs et, au fur et à mesure que les arts ont évolué, les disciplines ont évolué également. Dans les années 1980, le cinéma a donc fait son entrée par la grande porte, comme l’une des disciplines de résidence.

La Villa Médicis a une autre grande mission, à côté de celle de résidence : celle d’être un centre culturel avec une programmation. Dans ce cadre-là, la Villa Médicis organise des expositions, des colloques, des rencontres et, depuis un certain temps, du cinéma, avec deux grands dispositifs. Il y a d’abord une salle au sein de la Villa, de 100 places, qui s’appelle la salle Michel Piccoli. À l’époque, elle avait été redessinée par Richard Peduzzi, qui était un grand scénographe, notamment le scénographe de Patrice Chéreau, et qui a été directeur de la Villa Médicis. Cela permet, tout au long de l’année, d’organiser des projections.

Et depuis un moment, il y a aussi, de manière assez épisodique, l’installation d’un écran en plein air et des projections dans ce cadre idyllique : la façade Renaissance de la Villa, la vue sur Rome… Le festival a, en quelque sorte, fait la synthèse de tout cela et a voulu consacrer, pendant cinq jours, un grand moment, moins pour célébrer le cinéma que pour travailler sur les nouvelles écritures du cinéma. C’est ce qui nous intéressait particulièrement et c’est le positionnement de ce festival.

Justement, la programmation du festival est a priori très hétérogène : il y a du court, du long métrage, de l’essai, du documentaire, de la fiction, etc. Quelles sont les lignes directrices du Festival de Film ?

Vous les résumez assez bien par cet éclectisme qui veut faire tomber les étiquettes. Effectivement, les formats sont mélangés : courts et longs, les registres du documentaire à l’essai en passant par la fiction, la typologie de réalisateurs aussi, qu’ils soient très inscrits dans l’industrie ou qu’ils viennent plutôt du milieu de l’art contemporain. Ce n’est pas tout à fait la même manière de faire du cinéma. Mais ce qu’ils ont tous en commun, qu’il s’agisse du format – court ou long -, du registre – documentaire ou fiction -, ou du profil – artistes ou cinéastes -, c’est d’utiliser le cinéma comme un objet de recherche et de chercher, à travers le cinéma, à déployer des esthétiques et des écritures nouvelles.

La première édition, en 2021, a été l’un de vos premiers gestes en tant que directeur de la Villa Médicis, pourquoi ?

Oui, en tous cas, ça fait partie des projets qui ont été institués à mon arrivée en 2020. Pourquoi ? Parce que j’avais envie de renforcer la programmation culturelle, d’offrir une plus grande densité d’offre, et le cinéma me paraissait être l’un des domaines les plus prospectifs et les plus pluridisciplinaires sur lesquels on pouvait aborder la question du réel, la question de l’écriture. Les mutations et les évolutions technologiques font aussi que beaucoup de créateurs s’en emparent. Il n’y a plus forcément besoin d’avoir une grande équipe et de maîtriser le 35 mm pour faire des films. Cette diversité des profils de la création était donc très en phase avec le positionnement de la Villa Médicis. Et depuis six ans qu’on a créé le festival, ça ne se dément pas. On peut rajouter à cela – et ce n’est pas la moindre de nos préoccupations – la question du public. Il n’y a pas beaucoup d’offres à Rome pour ce nouveau cinéma, ou cet autre cinéma. On le voit un peu dans les musées. Mais il y a un vrai public. Et depuis qu’on a lancé ce festival, le public répond présent.

Festival di Film di Villa Medici 3 © Daniele Molajoli
Festival di Film di Villa Medici © Daniele Molajoli

Vous voulez dire qu’en termes d’exploitation, de salles, Rome est assez pauvre pour le cinéma contemporain, d’art et essai ou même de recherche ?

Il y a un dynamisme du cinéma en Italie en ce moment, une nouvelle école et une nouvelle génération, avec de jeunes cinéastes italiens de grande qualité. Il y a un réseau de salles. Mais là, on parle de ces films « entre deux », qui, si on ne les voit pas en festival, pour beaucoup d’entre eux, ne sont pas distribués en salles. Je ne parle pas des films qu’on projette le soir sur le piazzale, qui sont plus grand public. Mais pour la Compétition, on est sur un cinéma qui, s’il n’est pas programmé en festival, dans des musées ou dans des lieux très alternatifs, aura peu de chances d’être vu. Et donc on apporte cette diffusion et cette visibilité à ce cinéma à Rome.

Pour revenir sur la création du festival en 2021, en quoi votre propre cinéphilie a influencé le positionnement du festival ?

Avant d’être directeur d’institutions, mon premier métier, c’était commissaire d’exposition. Je me suis spécialisé en photographie et en film, et j’ai beaucoup travaillé sur la question de l’exposition du cinéma : alors que le cinéma est une ligne de temps, qu’est-ce que ça veut dire de le mettre dans un volume ? Ça crée des choses assez intéressantes. J’ai monté de grosses expositions sur des monuments du cinéma [comme « Fellini, la grande parade », au Jeu de Paume, à Paris, en 2009, et « Charlie Chaplin, l’homme-orchestre », au Musée de la Musique, à Paris, en 2019, ndlr]. J’ai longtemps été à Rome pour travailler sur Fellini.

Vous étiez à l’époque pensionnaire, justement, de la Villa Médicis.

Exactement. Et à cette époque, c’était Lili Hinstin qui travaillait à la Villa Médicis comme programmatrice cinéma, pour programmer la salle Michel Piccoli dont je vous parlais tout à l’heure. Cette édition lui est dédiée, c’est une immense peine cette année de le faire sans elle et elle nous manque éperdument [Lili Hinstin avait accompagné la création du Festival de Film, dont elle était membre du comité de sélection et d’organisation jusqu’à sa disparition le 31 mars 2026, ndlr].On s’est connus à ce moment-là. Ça a été une espèce de compagnonnage. On a avancé institutionnellement en parallèle : elle était au festival Entrevues de Belfort [en tant que Déléguée Générale de 2013 à 2018, ndlr], moi j’étais en Suisse, au Musée de l’Élysée [il était directeur de ce musée de Lausanne, consacré à la photographie, de 2010 à 2015, ndlr]. Elle est arrivée ensuite en Suisse, au festival de Locarno [en tant que Directrice Artistique, de 2018 à 2020, ndlr], et moi je suis parti à Arles [pour diriger les Rencontres de Arles, de 2014 à 2020, ndlr].

Donc voilà, c’est aussi cette histoire, ces rencontres, cette présence du cinéma dans un parcours, qui font que, quand j’arrive à la Villa, ça me paraît une évidence de pouvoir profiter du lieu pour montrer un autre cinéma. Et je fais appel à Lili et à quelques autres pour lancer l’aventure avec l’idée d’avoir un comité de sélection évolutif, qui reste une, deux, trois années et qui change ; d’avoir une structure collégiale. Cela rend le festival très organique et très à l’écoute de la production. Voilà, pour vous dire un peu les motivations, les points de repère, les films et les compagnonnages.

Àquoi faut-il s’attendre avec cette sixième édition ? Qu’est-ce que la création contemporaine nous dit du monde actuel ?

Elle nous dit, pour le coup, ce que ce que disent un certain nombre de créateurs en ce moment, qui sont dans le champ du cinéma ou dans d’autres champs artistiques : une préoccupation extrême pour l’état du monde. Tous les sujets qui fâchent, qui désolent et qui sont plutôt nombreux en ce moment deviennent des objets d’investigation, d’enquête, d’introspection. Mais la forme pour le faire est à chaque fois très surprenante : du reenactment [reconstitution historique, ndlr] à des jeux de mise en scène, au film d’archives… La question du film d’archives, ça fait plusieurs années qu’elle est au centre d’un certain nombre de créations. Mais là encore, on voit des façons de l’exploiter, de la monter, de manière très prospective et intéressante. Donc oui, ce festival, c’est un poste d’observation merveilleux à la fois de l’état du monde et de la manière d’en rendre compte. Ce qui donne une petite touche d’espoir, c’est que dans ces désastres ou ces catastrophes accumulées, il y a quand même à la fois une résilience et une manière de faire vivre la poésie qui est assez forte. Parce qu’un certain nombre de ces films, à travers un éloge de la lenteur, sont des formes poétiques assez radicales.

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Festival di Film di Villa Medici © Margherita Nuti & Claudia Gori

Comment voyez-vous l’évolution du festival dans les prochaines années ?

Il faut que je convoque ma boule de cristal ! C’est, en tous les cas, une forme fragile. On est sur des films de niche, sur lesquels on voit bien, en étant en contact avec les auteurs et les créateurs, que mener les projets jusqu’au bout est une aventure, pour ne pas dire une bataille. Ensuite, pouvoir les partager et les montrer, c’est une autre bataille qui commence. Nous, pour l’instant, je trouve qu’on réussit plutôt bien cet équilibre entre une sélection très radicale d’un côté, avec en Compétition douze films très radicaux, et puis une programmation plus grand public le soir, mais avec des films qui restent quand même des films d’auteur. Et ça croise des publics. Ça permet de rassembler entre 4 000 et 5 000 personnes en quatre jours et d’avoir une magie du lieu qui opère. Donc j’espère que, dans les prochaines années, on arrivera à garder cet équilibre. En tous les cas, c’est un festival qui ne succombe pas aux paillettes, aux appels du tapis rouge, mais qui parle de cinéma, de films et de radicalité.

Comment se passe la confrontation, justement, entre le public parfois un peu conventionnel de cette grande institution culturelle de Rome, et la radicalité des films présentés ?

Ce qui nous intéresse, c’est d’ouvrir les publics, de pouvoir donner une audience à ces films qui vont à chaque fois la chercher avec les dents, mais aussi de pouvoir être sûrs que ceux qui vont apprécier ces films soient au rendez-vous. Mais il s’agit aussi d’ouvrir le public et, parfois, de le bousculer un peu. Et c’est vrai que le lieu, la beauté du lieu, le cadre spectaculaire, c’est un peu notre cheval de Troie pour capter un public qui ne viendrait pas forcément écouter ces discours, voir ces films, être confronté à ça. On a vu le palmarès de Venise ce week-end, c’est la même chose. Et l’exposition qu’a le fim NAZA, le débat que ça crée, c’est encore un niveau supérieur [ce documentaire des journalistes d’investigation israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor recueille les témoignages de militaires israéliens, qui expliquent comment des civils Palestiniens sont tués par l’armée israélienne dans la Bande de Gaza. Le film a remporté le Prix spécial du Jury à la Mostra, ndlr]. C’est vraiment la particularité d’un grand festival comme Venise de pouvoir déclencher une telle visibilité.

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Festival di Film di Villa Medici © Margherita Nuti

On entre dans une année électorale, et on parle notamment beaucoup de la bataille culturelle à venir. Comment appréhendez-vous tout ça, depuis la VillaMédicis ?

Avec la même inquiétude et le même déterminisme que mes collègues et que l’ensemble de nos concitoyens. Ça va être une année compliquée, mais effectivement peut-être qu’on va enfin parler un peu de culture. Parce qu’au moment des élections présidentielles, on ne parle pas beaucoup de culture. Pas assez. Et à la fois, c’est un vrai enjeu. Là, il y a un risque d’un avant et d’un après. On a à la fois, je pense, un véritable modèle et un modèle qui fonctionne, mais c’est un modèle à défendre.

En dehors du Festival de Film, si vous deviez évoquer un seul autre projet mené à la Villa Médicis et qui vous tient particulièrement à cœur ?

Il y en a un qui nous tient à cœur parce qu’il montre notre capacité à faire des grands écarts, car je pense qu’il faut que les institutions soient agiles. En même temps que le festival de cinéma, il y a 5 ans, on a lancé les Résidences Pro, qui ont lieu au printemps. On accueille en même temps 300 élèves de lycées professionnels et agricoles de différentes régions de France, qui viennent passer une semaine de résidence à la Villa Médicis. Cette année on va en accueillir 600, et depuis le début du dispositif on en est à environ 2500 élèves accueillis.

On est face à des élèves qui souvent n’ont jamais eu la chance de faire un voyage à Rome, c’est la première fois que beaucoup d’entre eux sortent des frontières nationales, voire même régionales. Quand on voit leur émerveillement à découvrir la beauté de la ville et de la Villa Medicis, la fierté de savoir qu’elle est à eux pendant une semaine pour travailler – parce qu’être en résidence c’est du travail, c’est quelque chose qu’ils préparent tout au long de l’année-, c’est un beau moment de réussite et de partage. Ouvrir la culture et les institutions nationales à tous, c’est ça aussi.

Festival de Film de la Villa Médicis 2026, du 16 au 20 septembre 2026