
Les films méta comportent un risque : celui de vite tourner en rond, d’être trop théorique ou réflexif, ce qui peut couper l’émotion du spectateur. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous confronter à l’exercice ?
Bon, d’abord, j’espère que mon film n’empêche pas l’émotion [rires, ndlr]. Pour moi, c’était important de raconter cette histoire comme ça, d’utiliser les outils du cinéma. Quand on a trouvé cette idée de relation père-fille, c’était très important pour nous qu’on n’ait pas de récit trop commun. On veut raconter des personnages qui cherchent à se justifier, à se pardonner, à s’expliquer, dire qui ils sont. Je me suis dit que pour ça, c’était intéressant de passer par le cinéma. Je voulais raconter ça avec tous les formats possibles, toutes les couleurs possibles, toutes les caméras possibles.
Il y a un parallèle dans le film entre l’abandon du Sahara occidental par l’Espagne, raconté dans le film d’Esteban (Javier Bardem), et l’abandon d’Emilia (Victoria Luengo) par ce dernier. Pourquoi avoir fait dialoguer ces deux récits ?
On a travaillé cette histoire de père et fille pendant longtemps, à lire, à écrire… c’était un travail de scénario assez incroyable. Et à un moment on s’est demandé : le film parle de quoi ? On a pensé à un film sur la guerre du Vietnam. C’était clair qu’on voulait quelque chose qui dialogue, mais de façon un peu cachée, pas évidente. Alors on a trouvé cette autre histoire, et c’était génial. Ça nous permettait aussi de sortir de l’Espagne. Il y a une scène très importante, dont on ne parle pas beaucoup, située dans le restaurant de l’hôtel où s’installe l’équipe de tournage. Il y a un passage en noir et blanc où Esteban remet en jeu son rapport à sa fille, à son histoire. On ne sait pas s’il est sincère, s’il sait pourquoi, ou s’il ne sait pas.
Il y en a une autre, très marquante, celle du tournage d’une scène de déjeuner. On passe d’une émotion à une autre en une fraction de seconde. Comment l’avez-vous mise en scène ?
C’est la séquence la plus difficile que j’aie faite dans ma vie. On a fait cinq jours de tournage, parce que je voulais la raconter de toutes les manières possibles, avec tous les points de vue. Chaque scène de tournage, je voulais la raconter différemment. C’était une folie totale, un petit film dans le film, vraiment.
Le personnage d’Esteban n’est pas mis sur un piédestal, ses failles sont visibles et ses comportements limites sont dénoncés. Comment l’avez-vous pensé avec Javier Bardem ?
On l’a construit avec beaucoup de temps, beaucoup de travail. Parce qu’il y a Esteban le réalisateur, Esteban le père, Esteban du passé, le nouveau Esteban, le vieux Esteban… On a parlé longtemps, beaucoup, pour trouver des exemples qu’on comprenait tous les deux. Il y a un travail de scénario avec Isabel [Isabel Peña, qui cosigne la plupart des scénarios du cinéaste, ndlr] et moi, mais après c’est lui qui prend le personnage, et il faut lui laisser l’espace. Je pense qu’on fait très bon casting.Victoria Luengo est incroyable. Mais moi je ne veux pas prendre un acteur pour le transformer en quelqu’un d’autre. Je veux garder son énergie. Javier Bardem, c’est son énergie que je voulais pour Esteban.
Et sur votre position à vous, en tant que cinéaste, est-ce que le personnage d’Esteban vous a interrogé ?
Sûrement, oui. C’est impossible que non, c’est obligatoire. Je travaille sur ça depuis trois ans. Mais je me considère totalement en opposition à ce qu’il est comme réalisateur.
Dans le film, Emilia dit : « Le cinéma ne peut pas tout réparer. » Est-ce que c’est votre sentiment aussi ?
Ce n’est pas un sentiment, c’est une réalité. Le cinéma c’est génial, mais ce n’est pas la vie. Il ne faut pas se cacher derrière. Tu peux faire des films merveilleux, mais si tu es un connard, tu es un connard [rires, ndlr].

Mais malgré tout, est-ce que le cinéma a déjà réparé des choses en vous ?
Peut-être pas « réparer », c’est trop fort. Mais m’aider à être mieux, à réfléchir, à arriver à un endroit, oui, évidemment. Ça, c’est le génie de l’art.
Dans votre cinéma, il y a un travail très singulier sur les dialogues. Des silences, des mots qui se chevauchent… On a l’impression que les personnages ne s’écoutent pas vraiment. Qu’est-ce que vous cherchez à créer avec ça ?
C’est intéressant cette réflexion. Je ne sais pas exactement. Mais sûrement la vérité, la réalité. Je ne cherche que ce que je vois et ce que j’entends, que ce soit la rue, la vie. Quand ce n’est pas comme ça, c’est plus difficile pour moi d’être ému, et plus difficile d’être intéressé par le film. Évidemment, j’aime aussi des films qui ne sont pas comme ça. Mais ceux qui m’émeuvent le plus sont ceux qui sont proches de la réalité.
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