
Adossé à la représentation du réel et traversé par des enjeux politiques liés à la mondialisation, le cinéma de Marie Voignier – lauréate du prix Marcel Duchamp 2018 – échappe autant au cadre narratif qu’à la pesanteur didactique. Son point de vue critique transparaît à travers le montage, qui démasque l’idéologie latente dans ce qui tisse – et distord – notre rapport au monde et à l’Histoire (héritage colonial, rapports de domination, fabrique des récits officiels…). Dans une volonté d’« historiciser le regard », elle superpose les différents points de vue, quels que soient leur origine ou leur culture, et rompt le pacte tacite qui d’ordinaire les sépare.
Déconstruire les récits dominants
À travers ces films-dispositifs, Voignier fait toujours preuve de distance et d’une certaine délicatesse : pas de manipulation des affects, pas de lyrisme forcé, pas de musique de fond. Mais des questionnements sur le rapport au réel qui incitent à réévaluer et à déconstruire les récits dominants.
Dans des plans-séquence aux durées variables, elle révèle le hors-champ et le sous-texte davantage que ce qu’enregistre la caméra : la guerre déclarée par des agriculteurs à des oiseaux migrateurs (Le bruit du canon, 2006), un paradis tropical reconstitué en ex-RDA sur le site d’une ancienne base aérienne soviétique classée secret défense (Hinterland, 2009), le fonctionnement du tourisme en Corée du Nord dans un film entièrement resonorisé (Tourisme International, 2024), le business africain des contrefaçons de marques de luxe (Na China, 2020), ou encore l’exploitation forestière au Sud-est du Cameroun, où subsistent les traces des colonies françaises (Tinselwood, 2023) ou encore la quête d’un animal légendaire qui vire à l’obsession ((L’hypothèse du Mokélé-M’Bembé, 2015).

À quinze années d’intervalle,son dernier film Anamocot (2026) fait suite à L’hypothèse du Mokélé-M’Bembé. On y retrouve Michel Ballot, scientifique obstiné qui se refuse à jeter l’éponge malgré les entraves bureaucratiques. Usé par quinze ans d’enquête et de voyages incessants à sourcer des témoignages et analyser des empreintes, il est à deux doigts de capituler pour accorder foi au surnaturel. La vérité réside-t-elle dans la pugnacité du chercheur, pour lequel baisser les bras s’apparenterait à une défaite existentielle ? Ou chez les locaux, initiés à la sorcellerie des ancêtres, qui voient ce que les Blancs ne peuvent pas voir ?

Croire pour voir
Au fil du temps, les perspectives se sont renversées et les coutumes locales ont eu raison de l’objectivité scientifique. La transmission orale du récit a repris le dessus, et le moindre indice concernant l’existence de l’animal mythique est désormais monnayé par la population locale qui prend sa revanche sur l’exploitation de ses terres. Durant cette énième expédition, Ballot s’entretient avec un groupe de femmes qui tournent en dérision ce vain entêtement à voir ce que ne peut voir qu’un initié (« Vos yeux ne sont pas nos yeux », lui souffle un sorcier).
Transparaît alors la ligne de démarcation qui sépare la croyance du réel, et ce qui différencie le statut des images d’une culture à l’autre. Dans cette forêt reculée du Cameroun, inutile de voir pour croire, mais il faut en revanche croire pour voir. Les caméras DV à infrarouges disposées par Ballot autour du fleuve dans l’espoir de saisir à l’image la bestiole ne lui seront d’aucune aide : là où le scientifique cherche la preuve tangible par l’image, les initiés ont avec eux la foi.
C’est là que réside toute l’ambivalence de l’artiste : elle se joue constamment des zones grises, défie les catégories, sème le doute, brave les assignations et les hiérarchies. N’assénant jamais leur point de vue, ses films demeurent allusifs, tout en exhumant l’air de rien les strates d’un passé chargé de violence : une histoire coloniale dont les rouages économiques persistent, mais qu’un discours de surface se charge bien souvent d’éluder.
Marie Voignier. Le réel et ses doubles
Une programmation de Benoît Hické et Marie Voignier, du 7 au 19 avril au Jeu de Paume
