Profondeur de champs : la police au miroir du cinéma

Chaque mois, Maxime Toscan du Plantier décrypte un film récent à l’aide des sciences humaines.


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« Dossier 137 » de Dominik Moll

La police est une institution autant sociale que cinématographique. L’idée que l’on s’en fait est en grande partie façonnée par le cinéma qui, en retour, trouve en elle une source d’inspiration inépuisable. Chien 51 de Cédric Jimenez et Dossier 137 de Dominik Moll, sortis en salles fin 2025, témoignent de cette relation symbiotique entre la police et sa représentation. Le film de Moll reflète une intention presque documentaire, nourrie de mois de recherches sur le maintien de l’ordre et de rencontres avec des policiers. Son usage d’images d’archives de manifestations des « gilets jaunes » et sa reproduction minutieuse des formules juridiques et administratives donnent l’impression d’une fiction qui tend vers le réel. En regard, il serait facile de qualifier d’irréalistes les films qui, comme Chien 51, traitent la police comme un outil narratif ou esthétique.

Le film de Jimenez est clairement un hommage aux classiques de la littérature de science-fiction et du cinéma de genre américain, évoqués par la division d’un Paris dystopique en zones déterminant le statut social, ou par les IA qui échappent au contrôle de leur créateur. Malgré cette absence d’intention documentaire, Chien 51 n’est pas sans lien avec le réel. Comme l’explique l’anthropologue Didier Fassin dans La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers (2011), ouvrage issu d’une enquête de quinze mois au sein d’une unité anticriminalité, la BAC, en banlieue parisienne, les policiers qu’il a observés consomment beaucoup de films et de séries sur la police, dont les affiches recouvrent les murs de leur commissariat et qui ont parfois inspiré leur choix de carrière. Aux yeux du grand public comme de certains fonctionnaires, raconte Fassin, les policiers de fiction sont la norme, le modèle à imiter. Ainsi, écrit-il, les policiers de la BAC tendent à raconter leurs interventions « comme le film d’action que montre la fiction », même quand leur quotidien est rythmé par les patrouilles et actes administratifs plutôt que par les courses-poursuites haletantes et échanges de coups de feu que Cédric Jimenez (de La French à Bac Nord) ou Olivier Marchal nous montrent à l’écran.

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« Chien 51 » de Cédric Jimenez

Ce cinéma de genre façonne non seulement les discours mais aussi l’attitude des policiers de la BAC décrits par l’anthropologue. Cette norme les pousse à rechercher des situations qui leur permettront enfin de combler l’écart entre réalité et fiction. Fassin relate « l’excitation immédiate » provoquée par un appel radio pouvant mener à « de l’action », ou la tentation d’envenimer les contrôles d’identité dans lesquels chacun, dit-il, cherche à jouer son rôle et à mettre en scène son autorité via une « scénographie des gendarmes et des voleurs ». Dans Dossier 137, lors d’un échange tendu avec son ex-mari, Léa Drucker qualifie les auteurs de l’affaire de violences policières sur laquelle elle enquête de « cow-boys ». Celui-ci justifie leur conduite par le fait que dehors, c’est « le far west ». C’est là tout le renversement observé par Fassin : la fiction n’imite pas le réel, c’est le réel qui se justifie par la fiction et, ce faisant, la réalise.