Pauline Clément : « Je me suis battue pour faire ce métier, j’ai galéré pendant des années »

C’est l’un des nouveaux visages du cinéma français. Co-scénariste et personnage principal de « De la Comédie-Française » (LA comédie de l’été, en salles le 22 juillet), Pauline Clément balade, entre les planches de la maison de Molière dont elle est désormais sociétaire, la télé, les réseaux sociaux (« Broute », « Moitié.e.s ») et les films (« Chers parents », « Une fille en or »…), son évidence comique. Une façon de faire rire qui tient d’une élégance, d’un truc qui ne s’explique pas mais qui fait mouche à chaque fois.


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© Atelier de production

Est-ce que vous vous souvenez du déclic, du moment qui vous a donné envie de faire ce métier ?

À l’école, on nous demandait d’être hyper sages, de ne pas trop parler, de filer droit. Je n’étais pas franchement une rebelle, je m’exécutais, mais je me sentais terriblement coincée. Et puis, il y a eu ce petit spectacle de fin d’année monté par ma prof de français. On m’a donné un rôle où je pouvais faire absolument toutes les bêtises interdites dans la vraie vie. Les gens dans la salle riaient, je me souviens, ça m’a portée. C’est comme si soudain tout était possible, autorisé. J’ai compris que cet endroit, la scène, était un espace de liberté assez fort. On peut transgresser les règles et tout le monde applaudit. À partir de là, je crois que je n’ai plus jamais imaginé ma vie sans cette liberté-là.

Jouer, c’est avant tout une sensation de liberté pour vous ?

Il y a quelque chose dans le travail de comédienne, entre le lâcher-prise et le contrôle, qui est difficile à expliquer. Quand je joue, je n’intellectualise pas mon rapport à la comédie ou à la tragédie. J’ai un rapport très concret au texte, presque instinctif. Ce qui m’a fait vibrer dès mes premiers cours de théâtre, ce sont les exercices d’improvisation. La professeure nous lançait une situation : « Vous êtes quatre, enfermés dans un musée, et une catastrophe survient. Vous avez cinq minutes pour inventer la suite. » J’adorais cette urgence de la création. J’y pensais toute la semaine, en imaginant des tas de bifurcations narratives. Au fond, je me projetais presque plus comme autrice que comme simple exécutante. Mais paradoxalement, la rigueur du texte me plaît aussi. Quand un texte est magnifiquement ciselé, c’est un bonheur absolu de prêter sa voix à des répliques si bien tournées, des phrases d’une grande classe ou des piques bien envoyées que je n’aurais jamais été capable d’inventer moi-même.

Faire partie d’une troupe, comme celle de la Comédie-Française, c’était une évidence ? Comment trouve-t-on sa place au sein d’un collectif ?

Là aussi, c’est très ambivalent. J’ai mis du temps à faire la paix avec ça mais je crois que j’ai fini par comprendre que j’avais un besoin viscéral du collectif. Enfant, j’étais plutôt fusionnelle, du genre à n’avoir qu’une seule meilleure amie. Mais plus tard, j’ai développé ce goût des rendez-vous fixes. J’ai appris à aimer partager un quotidien avec les autres. Arriver à 10 heures pour une lecture de la pièce, répéter, puis déjeuner ensemble. Le groupe me structure. Seule, j’ai tendance à être trop dilettante. En même temps, je suis très indépendante et j’ai besoin de moments de solitude absolue dans la journée. C’est pour cela que j’adore me réfugier dans ma loge au théâtre pour dîner seule dans ma bulle. Ensuite, dès que je retourne en coulisses, je retrouve l’énergie d’être avec les autres. Je pense qu’une fois qu’on a intégré la troupe du Français, on ne peut plus faire machine arrière. La troupe fait partie de soi, partie de notre manière de faire ce métier.

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De La Comédie-Française

De la Comédie-Française s’inspire de votre expérience au sein de la troupe. Comment transforme-t-on son quotidien en comédie ?

C’était un mélange d’enthousiasme débordant et de stress intense. Ce projet me tenait tellement à cœur que je le considérais comme le film de ma vie. Mais s’attaquer par l’humour à une institution comme la Comédie-Française comporte des risques. Pendant l’écriture avec Martin Darrondeau, Bertrand Usclat et Clémence d’Argent, j’étais la plus anxieuse de l’équipe. Je me projetais constamment dans l’après. Si le film s’avérait être une catastrophe ou un énorme flop, c’est moi qui devais continuer à travailler quotidiennement au sein de cette troupe. Et je sentais bien que mes camarades d’écriture n’étaient pas aussi inquiets que moi. Étrangement, les choses se sont inversées au tournage. Dès que j’ai mis les pieds salle Richelieu, j’étais chez moi. En voyant arriver tous mes camarades comédiens, j’ai retrouvé le plaisir de la troupe, ce sentiment très particulier qu’on est tous là les uns pour les autres. Je n’étais plus la seule représentante du « Français » [autre appellation de la Comédie-Française, ndlr] à porter le projet, on était tous dans le même bateau. Je pense que ça a été plus impressionnant pour Martin et Bertrand qui, eux, débarquaient dans un monde qu’ils ne connaissaient pas. Mais très vite, la troupe les a adoptés.

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De la Comédie-Française © Atelier de production

Le film a beau se passer dans l’un des plus beaux théâtres du monde, au fond, on y croise tous les personnages d’une vie de bureau… Vous avez ce sentiment d’ aller au travail quand vous montez sur scène ?

La Comédie-Française, c’est très particulier. C’est une troupe, c’est un théâtre mais c’est aussi une institution. Je me souviens que quand on y rentre, les premières choses qu’on fait n’ont rien à voir avec le théâtre. On te fait un badge, on te parle de comité d’entreprise, on te montre où est la cantine… ça peut paraître déroutant. Mais c’est ce qui fait, je crois, la beauté de ce lieu. Le midi, on est tous à la cantine à manger nos carottes râpées, nos saucisses-purée et parfois, deux heures après, on est sur scène à dire des alexandrins.

La tension qui monte dans le film à quelques heures de la première, c’est quelque chose que vous avez vécu ?

L’émotion change constamment. Avant une première, on est assailli par le doute. On se demande si le travail des répétitions va sortir correctement, si le trac va nous pousser à en faire trop ou au contraire à nous recroqueviller. Le corps est entraîné, mais il n’a pas encore passé l’épreuve du public. Mais ça ne veut pas dire qu’après la première, tout est calme. Au contraire. Même sur les pièces que l’on joue très longtemps, une panique peut surgir de nulle part. Parfois totalement auto-créée, à cause de la fatigue ou d’un simple coup de chaud. Le moindre détail inoffensif peut vous perturber. Un soir, une comédienne est arrivée sur scène avec les cheveux un peu plus raplatis que d’habitude. Pendant toute la première scène, j’étais obsédée par cela, luttant contre un fou rire parce que son visage me paraissait totalement différent. Le fait de répéter un spectacle des dizaines de fois rend le moindre changement minuscule propice au décrochage.

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De la Comédie-Française © Atelier de production

Le film aborde avec beaucoup de justesse la charge mentale des femmes qui doivent concilier carrière artistique et vie de famille. Est-ce un écho à votre propre ressenti ?

C’est un sujet qui me travaille tout le temps. Je me suis battue pour faire ce métier, j’ai galéré pendant des années, fait des écoles et des écoles… Quand je suis rentrée au Français, je me suis dit que je ne me voyais pas débarquer là-bas et faire un enfant en même temps, que c’était trop compliqué. Et puis quand j’ai eu mon enfant, je ne savais pas que la maternité était quelque chose d’aussi prenant. On me le disait, mais je ne me rendais pas compte de ce que c’était que d’avoir le cœur arraché en laissant son enfant derrière une baie vitrée qui vous dit « maman » pendant que vous devez partir jouer. Au début, après mon congé maternité, c’était un tsunami. Je me rappelle quand je tirais mon lait en pleines répétitions. Il était tout le temps dans ma tête. Puis, j’ai fini par l’emmener en tournage pour qu’il fasse partie de ma vie. C’est un équilibre difficile. Parfois, pendant deux mois, je joue du mardi au dimanche, et puis après, pendant trois semaines, je suis là tous les soirs… au point qu’il se demande ce que je fais là ! Très souvent, quand je suis avec mon fils et qu’il ne veut pas s’endormir, ça me stresse parce que je dois répéter, j’ai un texte à apprendre. Et quand je suis au théâtre, j’espère qu’il dort bien. Ou alors je râle s’il y a un temps mort où je ne sers à rien, parce que je me dis que je pourrais être avec lui. Finalement, j’ai pris l’habitude de l’endormir en lui récitant mes textes. Il s’endort bercé par du Feydeau, du Goldoni ou du Molière. Ça le berce. Au moins, s’il doit me remplacer un jour, il connaîtra le texte !

Est-ce que la formule « The Show Must Go On » est vraie ? Que quoiqu’il arrive vous continuez coûte que coûte de jouer ?

Je pense que jusqu’au bout, on essaye de jouer. Après, s’il y a un vrai problème de santé, je ne suis pas pour jouer la tête en sang. Je suis pour protéger sa santé avant tout. Mais s’il y a un problème de décor, on met un panneau blanc ; si une actrice n’est pas là, quelqu’un lit le rôle. Tant qu’on peut trouver une solution, on cherche. Après, c’est ce qu’on raconte dans le film, il y a une telle pression, artistique et économique, qu’annuler un spectacle, c’est une décision difficile à prendre. Je me souviens d’un soir, les spectateurs étaient en train d’entrer dans la salle, et moi, j’étais en plein malaise en coulisses avec les pompiers. Je m’étais gravement brûlée avec de la cire à épiler chez moi. Mais je suis partie quand même au théâtre. En arrivant là-bas, je suis tombée dans les pommes. Les pompiers voulaient m’embarquer, mes collègues passaient en disant : « Qu’est-ce que tu fais ? Comment on fait la pièce sans toi ? » J’étais la mariée, on était tous ensemble. J’ai dit : « Bah non, je joue. J’irai aux urgences dans deux heures et demie quand la pièce sera finie. » Quelqu’un m’a apporté un coca, ça m’a soulagée – pas la boisson en soi, mais le geste. Tout le monde s’est mis avec moi, on l’a fait, et après les saluts, mes parents m’attendaient pour m’emmener à l’hôpital. C’était en fait une brûlure assez grave, j’ai passé des mois à m’en remettre. Mais c’est ça la leçon du théâtre : ce soutien, ce care des uns pour les autres. Une petite main sur l’épaule qui dit « ça va aller », ça vous donne la force de tenir le temps de la représentation. Après, tu t’écroules.