Où sont les blockbusters ?

Si les sorties de quelques grosses productions américaines sont prévues cet été (« L’Odyssée » de Christopher Nolan, « Spider-Man : Brand New Day » de Destin Daniel Cretton), de plus en plus de blockbusters d’autres pays parviennent jusqu’aux écrans français. La carte de ce cinéma à gros budget se remodèle, comme en attestent une rétrospective dédiée au cinéaste indien S. S. Rajamouli à la Cinémathèque et la sortie cette année de « Hope » de Na Hong-jin.


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Lorsque Mission à Moscou de Michael Curtiz sort au cinéma au début du mois de mai 1943, le Time Magazine rapporte que les critiques l’ont considéré comme « aussi explosif qu’un blockbuster ». Le terme désigne alors les bombes larguées par les avions alliés, capables de faire exploser tout un bloc d’une ville européenne. Aujourd’hui, le mot convoque immédiatement un imaginaire états-unien, bâti par des succès imprévus dans les années 1970 comme Les Dents de la Mer de Steven Spielberg (plus de 470 millions de recettes pour un budget de 7 millions), ou des films spécifiquement pensés par les studios dans l’objectif de rapporter plusieurs centaines de millions de dollars au box-office. Des œuvres de cet acabit ne peuvent sortir en salle chaque semaine en raison de leur coût de production, mais aussi parce qu’elles doivent engranger le maximum de recettes en un temps record sans empiéter sur les fenêtres d’exploitation des films concurrents – au risque de diviser leurs bénéfices respectifs.

Mais aujourd’hui, le modèle d’Hollywood semble s’essouffler : le Covid a laissé de lourdes traces sur la fréquentation des salles, le public se désintéresse des sagas à rallonge (dont le MCU – les films Marvel – serait le symbole) et les stars ne suffisent souvent plus à déplacer les foules sur leur seul nom. En parallèle de ce phénomène, le film d’animation chinois Ne Zha 2 a rapporté l’an dernier plus de 2,2 milliards de dollars de recettes dans le monde, devenant ainsi le quatrième plus gros succès de l’histoire du cinéma. Si on a peu entendu parler de cet exploit en France (où le film n’a guère cumulé plus de 60 000 entrées), il marque avec force une reconfiguration des blockbusters qui, en plus de pouvoir maintenant cibler des communautés précises grâce aux outils numériques, se déplacent loin de Los Angeles.

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Les Dents de la mer (1976)

Des publics à mondialiser

Les nouveaux foyers de cinémas à gros budget se trouvent dans des pays fortement peuplés, à l’image de la Chine, de l’Inde ou de la Russie. Ce n’est pas une coïncidence : dans l’hypothèse où ces blockbusters peineraient à s’exporter à l’international comme le font habituellement les films américains, ceux-ci doivent à tout prix être rentabilisés sur leur propre territoire. Ainsi, Ne Zha 2 a dépassé les 320 millions d’entrées (pour rappel, le box-office français est dominé par Titanic et la comédie Bienvenue chez les Ch’tis, les seuls à avoir dépassé les 20 millions d’entrées) sur le sol chinois, tandis que le film d’animation russe Tchebourachka est devenu le plus gros succès au box office national en 2023 avec plus de 22 millions de spectateurs.

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Ne Zha 2 (2025)

En Inde, les films de S.S. Rajamouli figurent régulièrement en haut des classements, notamment Baahubali 2, qui a réuni plus de 100 millions de spectateurs sur ce seul territoire. Ainsi, le diptyque a rapporté plus de 14 milliards de roupies, soit un peu plus de 140 millions de dollars, sans compter les rediffusions et passages de ses films sur les services de streaming. De quoi asseoir l’hégémonie de Rajamouli en Asie. Mais ces nouveaux blockbusters peinent encore à s’exporter dans le monde en raison d’un soft power encore en retard par rapport à celui des États-Unis : des héros mal identifiés, des têtes d’affiches peu connues à l’étranger, un public pas encore habitué à regarder des films non-occidentaux… Ces industries avancent tout de même chacune avec leurs spécialités : de nombreux distributeurs acquièrent ces films pour contenter des publics ciblés et familiers de ces films, en les sortant sur quelques copies bien identifiées durant une très courte période. Le dernier film en date de S.S. Rajamouli, RRR, a trouvé tout de même un certain succès en Occident, en remportant notamment le Golden Globe puis l’Oscar de la meilleure chanson originale pour le titre “Naatu Naatu”. Des victoires symboliques qui légitiment en quelques sortes ces nouveaux blockbusters aux yeux du public occidental.

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Baahubali 2 (2017)

De la même manière, le cinéma coréen a particulièrement réussi à s’exporter et s’implanter en Europe et en Amérique, par exemple. Peppermint Candy de Lee Chang-dong et et Old Boy de Park Chan-wook sont respectivement sélectionnés à la Quinzaine des cinéastes en 2000 et en Compétition au Festival de Cannes en 2004, précurseurs des thrillers coréens qui ont pénétré le marché occidental au cours de ces vingt-cinq dernières années jusqu’au sacre de Parasite de Bong Joon-ho en 2019 (Palme d’Or, Oscar du Meilleur Film…). Ainsi, un cinéaste comme Na Hong-jin peut maintenant prétendre à concurrencer les blockbusters hollywoodiens avec son nouveau film Hope (dont la sortie en France est prévue le 4 novembre), en proposant un film aux ambitions à la fois auteuristes et spectaculaires. Annoncé comme le film le plus cher de l’histoire du cinéma coréen (Forbes indique un budget avoisinant les 46 millions de dollars), le film devrait même ouvrir la voie à une franchise, avec au moins trois suites. Reste encore à voir si la présentation du film en Compétition à Cannes, son pré-achat par la société-star américaine NEON et la radicalité de ce projet, entre une durée de 2h40 et une proposition de genre qui a divisé la critique, parviendront à convaincre le public mondial.

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Hope (2026)

Universel ou uniforme ?

On aurait tendance à penser que l’avènement de nouveaux épicentres de la création cinématographique à gros budget pourrait amener une diversification bienvenue dans l’offre de blockbusters annuels. À mesure que le monde se fracture et se fait globalement plus réactionnaire, il serait alors possible de voir en haut de l’affiche des stars indiennes, coréennes ou chinoises côtoyer celles que nous avons l’habitude de regarder, les figures occidentales. Mais cet élan n’a que très peu de conséquences sur les histoires racontées. Le retour aux mythes, l’Histoire, l’adaptation de grands classiques ou les « films de destruction » sont les sujets de prédilection de ce genre cinématographique, y compris en France où des films aux budgets colossaux et à destination d’un grand public international se multiplient.

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L’Odysée (2026)

En parallèle des sorties estivales de L’Odyssée et La Bataille de Gaulle par exemple, d’autres films aux enjeux similaires verront bientôt le jour. Nitesh Tiwari dévoilera pour Diwali (l’une des fêtes majeures célébrées en Inde) la première partie de Ramayana, une adaptation cinématographique d’un des textes fondateurs de l’hindouisme ; la nouvelle adaptation du classique Le Maître et Marguerite par Michael Lockshin en 2024 est devenue le onzième plus gros succès au box office russe ; le troisième et dernier volet de Creation of the Gods, réalisé par Wu Ershan, devrait sortir en Chine cette année… La plupart de ces sorties interrogent sur le risque d’uniformisation des récits. Seraient-ils inhérents au genre, dans la mesure où la valorisation d’une histoire passée commune ou de valeurs abstraites (le courage, l’amour…) seraient les derniers éléments partagés aujourd’hui par l’ensemble de l’humanité ? Impossible également de ne pas rappeler le caractère situé de ce décryptage : tout un pan du cinéma mondial n’arrive toujours pas jusqu’aux écrans occidentaux, à l’image des productions de Nollywood, l’industrie nigériane, la deuxième puissance cinématographique au monde au regard du nombre d’œuvres produites.

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Le Maître et Marguerite (2024)

La remise en cause de l’hégémonie d’Hollywood à travers le monde permet aussi l’émergence de nouvelles industries aux Etats-Unis, qui tentent de concurrencer les vieilles recettes par des récits originaux, plus en phase avec le monde contemporain. Si la carrière de Christopher Nolan démontre bien qu’il existe une « autre » manière de faire des blockbusters, à la fois originaux et fédérateurs, les récents résultats du box-office prouvent aussi qu’une nouvelle génération arrive doucement aux manettes avec des idées neuves. Avec leurs films respectifs Obsession et Backrooms, les Youtubeurs Curry Barker (26 ans) et Kane Parsons (20 ans) ont réalisé l’un des films les plus rentables de l’histoire pour l’un, et le plus gros succès de l’histoire du studio A24 pour l’autre. Deux films originaux que l’industrie n’avaient pas vu venir, et qui n’appellent qu’à être dépassés à leur tour.