
Comment est née l’idée de faire Une femme comme Eva ?
De manière fortuite ! Un jour, Carel Donck, le coscénariste de mon premier film, m’a appelée : « Allume la radio ! Je crois qu’il y a l’idée de ton prochain film. » Une femme expliquait qu’on lui refusait la garde de ses deux enfants parce qu’elle avait une relation avec une autre femme. On a immédiatement pensé que cela pourrait faire un film important. Je voulais écrire ce projet avec une autre femme, la poétesse Judith Herzberg.
C’était triste pour Carel, mais il a très bien compris que, pour ce film, je voulais une équipe entièrement féminine. Quelque temps plus tôt, on m’avait envoyée sur un tournage d’Agnès Varda pour écrire un article sur le fait qu’elle tournait avec une équipe de femmes. C’est là que j’ai rencontré la chef-opératrice Nurith Aviv. Plus tard, je suis allée à Paris pour lui proposer de faire la photographie d’Une femme comme Eva.
Outre cette expérience, dans quelle mesure Agnès Varda vous a-t-elle influencée ?
C’est elle qui, la première, m’a ouvert les yeux sur la possibilité de montrer l’expérience féminine d’une manière à la fois intéressante, bouleversante et dérangeante. J’étais encore à l’école de cinéma. Nous avions un professeur assez particulier : il collectionnait les films pornos, mais il nous montrait aussi des films français très intéressants. Parmi eux, ceux d’Agnès Varda.
Je me souviens que l’un d’eux commençait par le ventre d’une femme enceinte [le court métrage L’Opéra-Mouffe, 1958, ndlr]. J’ai été totalement bouleversée. Je n’avais jamais vu quelque chose comme ça. J’ai compris que c’était possible et que c’était particulièrement important pour les femmes, tellement habituées à ne jamais voir leur réalité représentée… Plus tard, j’ai raconté ça à Agnès, et ça lui a fait très plaisir. Chaque fois que j’étais à Paris, j’allais lui rendre visite. Et lorsqu’elle venait à Amsterdam, elle me prévenait. C’était une très belle amitié.
Dans les années 1970, Paul Verhoeven était « le » réalisateur néerlandais qui commençait à se faire un nom à l’étranger. Est-ce que son succès aidait les jeunes cinéastes comme vous à lancer leur carrière ?
Pas vraiment. Mais j’ai été première assistante sur son long métrage Turkish Delight [1973, ndlr]. C’est là que je suis devenue amie avec Monique van de Ven [l’actrice principale d’Une femme comme Eva, ndlr]. Paul me taquinait sans arrêt. Il me disait : « Fais bien ton travail maintenant, et plus tard tu feras tes films pour les femmes. » Je lui rétorquais : « J’apprends énormément sur ce tournage, mais je ne ferai jamais des films comme les tiens. » Et cela le faisait beaucoup rire. J’ai énormément appris sur ce film. Surtout parce que rien n’était vraiment organisé, on devait constamment improviser. Ça m’a appris à ne pas perdre mes moyens quand les choses tournent mal, mais à trouver des solutions.
Vous connaissiez Monique van de Ven depuis ce tournage avec Paul Verhoeven. Mais comment avez-vous eu l’idée de Maria Schneider pour jouer l’amoureuse de son personnage dans Une femme comme Eva ?
Je voulais que ce coup de foudre se déroule hors du cadre domestique, dans un pays étranger. Nurith Aviv m’a dit : « As-tu pensé à Maria Schneider ? » J’ai répondu : « Oui, mais je crois qu’elle ne travaille plus. » Elle m’a rétorqué : « Mais si. Je la connais. Elle vient juste de sortir d’une clinique psychiatrique [Maria Schneider luttait contre la dépression et une addiction à la drogue, ndlr] et elle serait ravie de retravailler. » À cet instant précis, le téléphone a sonné. Nurith s’est tournée vers moi avec un grand sourire après avoir décroché : « Allô, Maria ? »
C’était Maria Schneider au téléphone. N’est-ce pas une belle coïncidence ? Plus tard, mon producteur est venu à Paris, nous avons déjeuné tous les trois à la Coupole. Et là, Maria a flirté ouvertement avec une femme assise un peu plus loin. Une très belle femme qui était accompagnée d’un homme plus âgé. Le vieil homme l’a prise par le bras et l’a déplacée plusieurs tables plus loin à cause des avances de Maria. Nous avons trouvé ça très drôle. Ça commençait très bien.
Comment le film a-t-il été reçu aux Pays-Bas ?
Il a très bien marché en salles. Mais, à l’époque, les critiques étaient presque tous des hommes. Aujourd’hui, nous avons d’excellentes critiques de cinéma femmes. Et l’un des critiques masculins a écrit quelque chose comme : « Voilà l’émancipation féminine : on se met des bouclettes dans les cheveux et on est émancipée. » Puis quelqu’un m’a expliqué pourquoi il était si amer : sa propre femme était en train de changer, elle commençait à travailler, elle ne consacrait plus tout son temps aux tâches ménagères. Elle était elle-même en train de s’émanciper. J’ai trouvé ça assez amusant.
Votre troisième long métrage, Les Lacs froids de la mort (1982), est une histoire difficile, celle d’une femme qui, en essayant de vivre sa sexualité librement au xixe siècle, traverse des épreuves extrêmement sombres…
Oui, mais je pense que c’est une œuvre très accessible malgré la dureté de certains passages, notamment les scènes d’isolement psychiatrique. Comme le roman dont il est adapté était extrêmement célèbre aux Pays-Bas – les élèves le lisaient à l’école –, tout le monde avait déjà une idée du personnage. Pour les essais, je demandais aux actrices de porter des chaussures et un petit chapeau d’époque pour qu’elles ressentent physiquement le xixe siècle : les corsets, les mouvements limités, la manière différente de marcher. Presque toutes les actrices continuaient à se déplacer comme si elles portaient un jean et des baskets. Quand l’actrice Renée Soutendijk, qui était déjà très connue aux Pays-Bas, est entrée, elle est instantanément devenue cette jeune femme nerveuse, fragile et incertaine du roman. J’ai su que le rôle était pour elle. Pour les scènes de folie dans l’hôpital psychiatrique, elle a été extraordinaire.
Nous avions conclu un accord : si elle n’était pas satisfaite du résultat, je ne mettrais pas cette scène difficile dans le film – mon producteur était furieux. Mais elle donnait tellement d’elle-même qu’elle devait avoir ce droit de regard. Elle avait fixé une règle : nous n’avons donc tourné que deux prises d’environ deux minutes et demie. La cellule était si petite que la caméra ne pouvait pas entrer. Quand on regarde le film, on sent parfois la caméra hésiter. C’était exactement l’effet que je cherchais. Toute l’équipe était présente pendant la projection de ces rushs. À la fin, un silence total s’est installé, puis les gens ont commencé à applaudir. C’est la scène la plus puissante que j’aie jamais filmée. Grâce à Renée, qui s’était battue pour pouvoir auditionner pour ce rôle compliqué.
Est-ce que ce succès vous a ouvert des portes à l’étranger ?
Pas du tout ! Cela ne fonctionne pas comme ça aux Pays-Bas. Un an plus tard, j’ai réalisé une série télévisée tirée du même matériau. Elle a connu un succès considérable. Les gens modifiaient leur emploi du temps pour pouvoir regarder la série, c’est un immense compliment. Nous n’avons pas simplement découpé le film en plusieurs épisodes. Nous avons créé une nouvelle structure narrative dans laquelle l’héroïne raconte sa propre vie. Et puis, pendant toute ma carrière, il y a eu Matthijs van Heijningen, mon producteur.
En néerlandais, on aurait dit que c’était un bullebak : quelqu’un de rude, qui peut se mettre à gronder très fort quand il est en colère. Malgré ça, nous avons toujours très bien travaillé ensemble. Je lui suis encore reconnaissante, ainsi qu’à sa société, Sigma Films. Je ne suis pas une personne facile – je suis très têtue. Mais nous avons réussi à collaborer pendant toutes ces années. Lorsque j’ai reçu mon prix il y a une dizaine d’années [elle a reçu en 2015 le Mira d’or, prix du mérite attribué chaque année par l’Association de la presse cinématographique flamande pour récompenser une carrière exceptionnelle, ndlr], il était présent. C’est une belle réussite : nous nous sommes suffisamment disputés pour nous permettre de faire un travail solide, mais jamais au point de ne plus vouloir nous parler.
De quel héritage êtes-vous la plus fière ?
Quand j’ai reçu cette année l’Œuvre Award [à la cérémonie de la Dutch Directors Guild, association professionnelle néerlandaise qui décerne des prix aux cinéastes des Pays-Bas, ndlr], plein de jeunes réalisatrices sont venues me voir pour me remercier d’avoir été un exemple pour elles, pour avoir été fidèle à moi-même en tant que femme cinéaste. Au début de ma carrière, j’ai voulu qu’on utilise l’expression « film de femmes ». À l’époque, beaucoup de femmes commençaient à faire des films un peu partout dans le monde. Il fallait une définition.
Après tout, il existe des films d’action, des documentaires, des films animaliers… Alors pourquoi pas des « films de femmes » ? C’était simplement une manière de désigner une nouvelle catégorie de cinéma. Mais, une fois que cette présence devient normale, l’étiquette n’est plus nécessaire. Quand quelque chose est enfin considéré comme normal, on n’a plus besoin de le souligner.
Cycle « Sois belle et tais-toi ! », au Forum des images, du 15 septembre au 1er novembre :
« Maria Schneider, l’insoumuse », du 16 au 20 septembre ;
« Delphine Seyrig, une icône libre », du 24 septembre au 1er novembre