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MICROSCOPE : La manivelle dans « First Man » de Damien Chazelle

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Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui  sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci :  un bruit mécanique déchirant, dans First Man. Le premier homme sur  la Lune de Damien Chazelle (2018).

C’est  un cliquetis d’une effroyable régularité, qui fait résonner toute la tristesse du monde. Clic, clic, clic : on met en terre un enfant. First Man raconte l’histoire de Neil Armstrong et finit, bien entendu, avec lui sur la Lune. Mais c’est au cimetière, où celui-ci enterre en 1962 sa fille de 3 ans, que Chazelle loge les prémices de son film. Au plan d’avant, la petite fille malade est endormie, ses douleurs oubliées sous la caresse patiente de son père. C’est sur ce plan d’une infinie douceur qu’apparaît la sonorité métallique et cadencée, dont la source est introuvable – une montre qu’on est en train de remonter, se dit-on sans avoir tout à fait tort, tant c’est l’arbitraire scandaleux du temps qui se fait entendre dans la mort d’un enfant.

Le plan suivant retrouve la mère, dehors, mais le cadre est trop serré pour savoir où. Les costumes noirs nous renseignent vite, puis le plan du cercueil minuscule, et sur son bord l’ombre d’une main qui fait tourner une manivelle et éclaire enfin le bruit qui n’a pas cessé : c’est la mécanique avec laquelle on fait descendre le cercueil. Le cliquetis persiste sur le plan du père, tout serait muet s’il n’y avait ce bruit, et l’enterrement se termine. On compte sur les doigts d’une main les scènes d’enterrement vraiment justes. Citons-en quelques-unes : Husbands (John Cassavetes, 1972), Jardins de pierre (Francis Ford Coppola, 1988), L’Arrière pays, (Jacques Nolot, 1997).

Car il n’y suffit pas, bien sûr, d’aller récolter sur le visage des acteurs l’affliction des personnages. Il ne suffit pas de l’idée de la mort, il faut qu’un détail tranche pour ramasser l’émotion – chez Cassavetes c’est la petite vieille dame, courbée comme un arc, filmée de si loin, accrochée au bras de Ben Gazzara. Ici c’est le bruit de la manivelle, pudique et effroyable à la fois. L’idée est d’autant plus subtile qu’elle en porte une plus globale, qui traverse First Man en lui donnant la beauté inhabituelle (ou plutôt : devenue rare) d’un film qui se donne à entendre autant qu’à voir. Le destin d’Armstrong, ici, est d’abord affaire de bruits, tout un tapage métallique relayé d’une machine l’autre en une longue oraison de métal. Qu’on trace un trait de l’infime au sidéral, c’est le moins qu’on puisse attendre d’un film sur la conquête de l’espace.

Mais Chazelle s’y emploie avec une double et étonnante audace. D’abord, s’approprier le plus positif, le plus manifest destiny des mythes américains du xxe siècle (le petit/grand pas d’Armstrong), mais pour y raconter l’histoire d’un type qui ne va sur la Lune que pour y enfouir sa tristesse et regarder en face, sur le sol gris de ce gros caillou funèbre, la mort qui lui a pris sa fille. Et le faire en cousant l’intime et les étoiles par le fil de cette symphonie concrète. Dans l’avion qui, aux toutes premières images, pousse Armstrong hors de l’atmosphère, le moindre écrou chante une complainte funèbre, on jurerait que tout va finir broyé par la tôle. Puis c’est, dans un raccord inattendu, le grincement robotique de l’énorme appareil IRM penché sur le cancer de l’enfant. Et quelques scènes plus loin, donc, la manivelle chronométrique au bord du caveau. À l’oreille, trois temps mais une seule machine, du ciel au sous-sol : la vie d’un homme, first man, chantée par la ferraille.

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