Matrimoine : dans les festivals, l’histoire du cinéma se réécrit

Le « matrimoine » était à l’honneur du dernier Festival La Rochelle Cinéma, essaimé de superbes films de réalisatrices injustement oubliées par l’histoire, tous redécouverts en avant-première. Ce bonheur est aussi le fruit d’un travail rigoureux, résolument féministe, de la part de chercheuses et programmatrices. Deux d’entre elles étaient présentes sur place, et se sont livrées sur leur engagement.


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LA DÉRIVE © Succession Paula Delsol / Les Acacias

Paula Delsol, Leida Laius, Gertrud Pinkus, Nouchka van Brakel… au prestigieux FEMA La Rochelle, ces noms de réalisatrices inconnues étaient sur toutes les lèvres. Serait-ce le signe d’un temps propice à d’autres figures de cinéma, enfin délivrées du cachot où le sexe fort les a longtemps cantonnées ?

Un jour qu’elle feuillette un livre consacré aux films de réalisatrices par année, Aurore Renaut, historienne du cinéma, tombe sur 1964. Deux pages sont consacrées à La Dérive, réalisé par une certaine Paula Delsol. « Quand vous tapiez son nom sur internet, vous ne trouviez rien. Même pas une photo d’elle. » Émerveillée par ce film incroyablement subversif, Aurore Renaut en est convaincue : il faut lui redonner sa juste place dans l’histoire du cinéma. Tourné dans le sillage de la Nouvelle Vague, La Dérive raconte la fugue d’une jeune femme issue d’un milieu modeste, prête à tout pour fuir le destin qu’impose sa condition. « Au centre du film, il y a cette hantise de la maternité non désirée. La cinéaste établit un lien direct entre la stérilité de l’héroïne et la liberté sexuelle que cela lui offre » précise Aurore Renaut.

De quoi susciter l’effroi de la bonne société, qui interdit le film aux moins de 18 ans pour amoralité. « François Truffaut écope de la même sentence pour Jules et Jim (1962), à ceci près qu’il propose de couper certaines scènes et s’en sort avec une interdiction aux moins de 13 ans. Paula Delsol, elle, s’y refuse. » La Dérive est bâillonné mais pas moins estimé : projeté la veille du Festival de Cannes 1964, il s’attire les louanges des critiques de tout bord, unanimes face à ce « Chabrol au féminin », mais la folie est de courte durée. Malgré l’emballement cannois, malgré les mots enthousiastes de Jean Rouch et Jean-Luc Godard à propos du film, La Dérive sort un 15 août et n’attire pas les foules : « Lorsqu’on regarde les chiffres, on s’aperçoit qu’il a été bien distribué, mais pas assez longtemps. » Fort de 100 000 entrées, petit chiffre à l’époque, il obtient cependant le Grand Prix de la Fédération des Ciné-clubs… puis sombre dans l’oubli. « Il aurait fallu qu’elle réalise tout de suite un deuxième film, mais c’était très difficile. »

C’est dire que le premier est déjà un miracle : boudée par les producteurs, Paula Delsol le finance grâce à l’héritage de son père, qui avait fait fortune en Indochine. « Elle venait d’un milieu bourgeois qu’elle avait renié. Elle avait même ouvert un salon d’esthétique pour subvenir à ses besoins » raconte Aurore Renaut, « puis elle quittera son mari chef opérateur juste après la sortie du film », début d’une bataille juridique pour la garde de son fils.

Elle restera ensuite dans l’ombre de Claude Nedjar, son prochain époux, qui produit les films de Louis Malle. « En tant qu’historienne, on considère parfois certains faits biographiques comme de simples anecdotes, mais c’est faux. Si autant de femmes ont arrêté de faire du cinéma, c’est parce qu’elles se mettaient souvent en retrait au profit d’un homme, qui les renvoyait à leur devoir conjugal et maternel » abonde Aurore Renaut, qui travaille à revaloriser les réalisatrices « populaires » des années 1960-70 comme Nina Companeez ou Yannick Bellon. « L’un des principaux écueils, c’est l’accès au matériel. Bien souvent, personne n’a pris soin de leurs films : lors de la rétrospective sur les cinéastes françaises des années 1960-70 à la Cinémathèque, plusieurs copies étaient dans un sale état. »

Celle de La Dérive, restaurée à l’occasion de sa ressortie en janvier prochain, est flambant neuve. Mais d’autres sont tout bonnement arrachées aux tréfonds de l’histoire, comme ce fut le cas d’un inédit germano-suisse présenté à La Rochelle, Le plus grand mérite de la femme est son silence (1980), réalisé par Gertrud Pinkus. Docufiction sur le quotidien harassant d’une immigrée italienne à Francfort, le film était présenté par une association suisse créée en 2024, Loreley Films, symptôme heureux d’une époque où « se déploient des ciné-clubs féministes » [dont Maestra, un dimanche par mois au cinéma Le Méliès à Montreuil, ndlr] à travers l’Europe. « Il y a de plus en plus d’intérêt pour ces films oubliés par l’histoire, du moins par une histoire qu’il s’agit de réécrire » affirme Maureen Gueunet, programmatrice indépendante qui œuvre bénévolement aux côtés de Loreley Films depuis 2025, dont l’objectif est de visibiliser les documentaires européens réalisés par des femmes au XXe siècle.

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Parler de réécriture n’a jamais été aussi probant, car l’association organise des « ateliers Wikipédia » pour combler le silence d’internet. « Le biais de genre est conséquent sur Wikipédia, où seulement 20% des biographies sont dédiées aux femmes. Et souvent, tout ce qu’on n’y trouve pas reste invisible. » On se rend aux ateliers sur inscription, avec pour seuls bagages un ordinateur et l’envie d’apporter sa pierre à l’édifice. Le savoir-faire numérique, lui, se transmet entre participantes. « Il y a quelque chose d’assez jouissif : on est en groupe et on sait qu’on travaille à un but commun en lequel on croit. » Surtout, ces ateliers prennent le pouls du travail d’archivage qui reste à accomplir : « À la Cinémathèque du documentaire, le cycle consacré à Vivian Ostrovsky était l’occasion d’un atelier consacré aux festivals de films de femmes des années 1970-80. À une époque où les réalisatrices n’avaient pas leur place, elles l’ont prise dans leurs propres festivals à Paris, Édimbourg, Berlin…  Sur les différentes éditions, en tant que programmatrice, je ne connaissais qu’environ la moitié des films projetés… c’est à dire que les autres n’ont sans doute jamais été revus depuis ! » s’étonne Maureen, qui rêve du jour où ces images sortiront des limbes.

Un constat vertigineux, presque rageant : « Comment est-ce possible ?! » s’interroge Aurore Renaut, attristée que l’héroïne de La Dérive ne soit pas aussi populaire que la Cléo d’Agnès Varda. À la colère succède bien vite l’envie de montrer le film et d’en parler : l’historienne vient d’ailleurs de lui consacrer un livre, publié aux éditions Gremese. « La sortie en salle du documentaire Delphine et Carole, Insoumuses (2021) a ravivé l’intérêt du public et des professionnel·e·s  pour les films du collectif Les Insoumuses, qui ont été programmés un peu partout. Sois belle et tais-toi ! (1976) a même été restauré par la BnF en collaboration avec le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir » explique Maureen Gueunet, qui rappelle aussi que toutes les injustices ne sont pas inflexibles.

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LA DÉRIVE © Succession Paula Delsol / Les Acacias

Un rattrapage qui incombe en effet « au travail de restauration des cinémathèques, des archives ou d’organismes comme The Film Foundation, grâce auxquels de nombreuses personnes peuvent redécouvrir aujourd’hui les films de Sarah Maldoror, Lizzie Borden, Yvonne Rainer ou Claudia von Alemann. » Autant de noms portés par une nouvelle cinéphilie, prête à briser les frontières d’une histoire du cinéma qu’on croyait achevée… et qu’on se réjouit désormais de prolonger. À ce titre, on attend de pied ferme que quelqu’un se saisisse de Ben et Bénédict (1977), second long-métrage de Paula Delsol dont les droits sont bloqués, avec Françoise Lebrun dans le rôle d’une femme illégalement avortée…

La Dérive sortira en janvier 2027, en version restaurée 4K.

Pour aller plus loin :

La Dérive de Paula Delsol, d’Aurore Renaut. Éditions Gremese. 2026.

L’actualité de Loreley Films est à retrouver sur https://www.loreleyfilms.ch/en