
Arrivé trop tard pour la Nouvelle Vague, défendu avec ardeur par Marguerite Duras et Jean-Louis Bory sans jamais rencontrer le public, Guy Gilles fait partie de ces cinéastes maudits dont l’œuvre est peu à peu réhabilitée par un cercle de jeunes cinéphiles. Il faut dire que son cinéma pouvait en son temps – le début des années 1970 – paraître décalé du fait de sa forme libre et poétique, dans le sillage de Garrel, Eustache et Biette, et de son sentimentalisme trop « fleur bleue » pour l’époque. Son statut marginal était sans doute aussi lié à la stigmatisation de son homosexualité et à ses origines algériennes. Il est pourtant l’auteur de longs métrages devenus culte – L’Amour à la mer, Au pan coupé, Le clair de terre et Absences répétées – et réalisa pour la télévision des documentaires sur Marcel Proust ou Jean Genet.

Une exposition collective, initiée par le curateur et artiste péruvien Sebastián Quevedo Ramírez , lui rend aujourd’hui hommage à travers des œuvres d’artistes latino-américains exilés à Paris, aussi déracinés que l’était le cinéaste lui-même. Certaines analogies peuvent se tisser entre la sensibilité à fleur de peau du protagoniste d’Absences Répétées et ce florilège d’installations, réalisées pour la plupart à l’aide d’objets domestiques. Dans le film de Guy Gilles, déçu par une existence qui ne tient pas ses promesses, François ne quitte plus sa chambre et trouve refuge dans les paradis artificiels.
Avec une approche conceptuelle et des matériaux de récupération issus du quotidien (bâche, drap, oreillers, chaussures, photocopies…), en décalage avec la frénésie technologique, ces artistes tentent aussi – à leur manière – de faire percer une conception à la fois plus délicate et sensuelle de la vie, dont l’art ne serait qu’une reformulation.

À l’image de ce cinéma qui cherche à briser le moule du réel pour mieux le reconfigurer, leur fibre minimaliste est infusée dans la mélancolie du temps qui passe, adoptant « une posture sensible plutôt que démonstrative, une manière de regarder le monde de biais ». Des miniatures primitives sur feuilles de livres jaunis du chanteur folk Devendra Banhart à l’étendue de verres à pied remplis de plâtre noir de Leto William, en passant par les diapositives brisées de Juliana Borinski, les fleurs flétries d’Isadora Soares Belletti, les totems chamaniques de Nicolas Aguirre ou les poèmes accompagnés de « musique d’ameublement » de Sergio Verastegui, le cinéma de chambre de Gilles trouve ici son équivalent dans un art de la fugue. Vers un lent demain qui chante ?
: Le lent demain jusqu’au 21 mars à la Galerie Air de Paris, Romainville
avec Nicolas Aguirre, Francisca Aninat, Devendra Banhart, Juliana Borinski, Facundo Cerain Vazquez, Alejandro Cesarco, Diego García Lara, Teo Hernández, Hudinilson Jr., Adriana Lara, Alexandre Nitzsche Cysne, Estefanía Peñafiel Loaiza, Sebastián Quevedo Ramírez, Isadora Soares Belletti, Sergio Verástegui, Bruna Vettori & Leto William.