
Adapter Annie Ernaux représente un défi immense : son écriture est très ciselée, crue. Aviez-vous peur de perdre cette force en transposant Mémoire de fille au cinéma ?
Ce qui m’importait avant tout, c’était que le public embarque avec cette Annie de 1958 [incarnée par Tess Barthélemy, ndlr], qu’il éprouve de l’empathie pour elle et puisse s’identifier à elle [à 17 ans et demi, alors qu’elle est monitrice dans une colonie de vacances en 1958, Annie Ernaux vit sa première fois avec H., le chef-moniteur. Ce n’est que des décennies plus tard qu’elle mesurera la violence de ce qu’elle a vécu, ndlr]. J’ai donc volontairement écrit quelque chose de plus « romanesque » que le livre, si l’on peut dire. L’enjeu était finalement de retrouver, par le cinéma, l’effet produit par son écriture : cette sensation de vivre les événements au moment même où ils se déroulent [dans ses livres, écrits à la première personne, Annie Ernaux revisite son propre passé à l’aune de son présent, ndlr].
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert les livres d’Annie Ernaux ?
Quand on rencontre une écrivaine, une cinéaste, une artiste, il y a parfois ce sentiment très étrange que cette personne comprend ce que l’on vit. On se sent vu. C’est très rare. Annie porte un regard sur les autres, qui est à la fois extrêmement incisif, politique, engagé, mais aussi profondément bienveillant. Et c’est frappant quand on la rencontre : cette bienveillance est exactement celle que l’on retrouve dans ses livres.
Quelle a été la place d’Annie Ernaux pendant la préparation du film ?
Il était important pour moi qu’elle lise plusieurs versions du scénario. J’ai passé énormément de temps avec elle. Je tenais aussi à ce qu’elle voie les essais des acteur·ice·s. Annie m’a accordé sa confiance, et c’était une responsabilité. Je ne voulais pas qu’elle découvre le film le jour de la projection, avec toutes les libertés que j’avais prises, alors qu’il serait trop tard pour en parler. Cette idée m’angoissait. Dans son livre, il n’y a quasiment pas de dialogues. J’ai donc dû en créer, j’ai aussi inventé certains personnages, ou développé leur histoire. Par exemple, j’ai transformé le personnage de Claudine parce que je voulais que la communauté LGBTQ+ soit représentée. Annie s’est toujours battue pour les minorités, il me semblait important que cette dimension irrigue aussi le film.

La robe repassée par la mère d’Annie, chiffonnée après un rapport, puis retrouvée à travers une photo des années plus tard, est un motif essentiel du livre comme du film. C’est un symbole très fort pour parler de la mémoire traumatique…
Cette robe, pour Annie, c’est d’abord celle que sa mère lui a achetée. Elle porte encore quelque chose de son enfance, de la protection maternelle. Puis elle l’accompagne dans ce qu’elle imagine être une aventure d’émancipation, une histoire d’amour. La robe incarne à la fois une promesse et un drame. Pendant toute une partie du film, dans son imaginaire, cette robe incarne le souvenir de sa deuxième nuit d’amour avec H. Cinquante ans plus tard, Annie regarde enfin cette image autrement. Je trouve bouleversant qu’il lui ait fallu cinquante ans pour que cette robe retrouve sa véritable place dans son histoire. C’était très important pour moi de retrouver cette sensation-là au cinéma.
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Votre mise en scène des corps masculins est frappante. En particulier celui de H., incarné par Victor Bonnel. On ressent physiquement la domination que son corps exerce et la dissociation d’Annie, qui fixe une ampoule au plafond pendant l’acte. Comment avez-vous travaillé ces scènes de sexe ?
Il était hors de question de filmer ces scènes comme des tableaux érotiques. Je ne voulais pas que son corps soit offert au regard du spectateur. Joachim Philippe, mon chef-opérateur, et moi avons travaillé le découpage presque au centimètre près. Victor a énormément travaillé pour donner une présence physique écrasante à H. ; il a lu des livres d’Annie Ernaux pour préparer son rôle. Là où son personnage est, tout devient petit. En même temps, je voulais qu’Annie soit plongée dans la pénombre, parce qu’elle disparaît dans cet espace-là. C’est ce qui rend visible sa dissociation.
Vous montrez aussi comment la honte s’installe et finit par modifier le rapport de la personne au monde qui l’entoure…
Oui. Car ce qui m’intéressait profondément – et c’est aussi pour cela que je ne voulais pas que le film s’arrête après la colonie –, c’était de montrer l’après. Montrer les conséquences de cette nuit sur toute une vie : sur ses choix, ses études, la manière de se construire… Mais aussi son incompréhension face à ce qui se passe en elle : pourquoi devient-elle boulimique ? Pourquoi n’a-t-elle plus ses règles ? Son corps exprime quelque chose, mais elle ne peut pas encore poser les mots dessus. Je trouve que c’est une question très intemporelle : beaucoup de personnes se construisent sur un terrain déjà abîmé, douloureux, sans que la société leur permette réellement de prendre soin d’elles-mêmes.

Parallèlement à cet apprentissage précoce, qui vient casser un idéalisme, le film raconte aussi une construction intellectuelle. Comment avez-vous pensé cette dimension-là ?
Il y avait un travail important autour de la découverte de la pensée. La scène avec la professeure de philosophie était essentielle parce qu’elle transmet quelque chose à Annie. Cette professeure était engagée pour l’indépendance de l’Algérie, emmenait ses élèves aider des familles algériennes et prenait le risque de perdre son poste. Ce sont ces rencontres, avec des personnes qui ouvrent de nouveaux chemins, qui permettent à Annie de trouver sa voie.
Comme Annie Ernaux, vous avez commencé à lire très jeune. Quels sont les auteurs et les œuvres qui ont accompagné votre adolescence ?
La poétesse Marina Tsvetaïeva. Il y a aussi Audre Lorde, notamment grâce à un livre épistolaire avec Pat Parker que j’adore [Sister Love, ndlr]. Quand j’étais petite, j’étais obsédée par Les Hauts de Hurlevent [d’Emily Brontë, publié en 1847, ndlr]. Je n’avais pas du tout compris ce qui se passait dans le livre… [Derrière sa trame romantique, Les Hauts de Hurlevent déploie des thèmes sur la violence, l’emprise et la vengeance, ndlr.] Et je me suis demandé récemment pourquoi, à 15, 16, 17 ans, je m’accrochais à des personnages qui partent, qui s’échappent. Je pense notamment au film Les Amants de la nuit de Nicholas Ray [1950, ndlr]. Alors que moi, j’étais en couple [avec le réalisateur Benoît Jacquot, elle a vécu avec lui de ses 14 à ses 20 ans. Elle a dénoncé cette relation d’emprise et porté plainte contre lui en février 2024 pour viols avec violences sur mineure de moins de 15 ans. Benoît Jacquot conteste ces accusations, ndlr]. Je me suis rendu compte que c’étaient toujours des histoires de personnages qui se démarquent, qui vivent autrement. Comme une forme de liberté, souvent contre les adultes et contre l’abus de pouvoir. Au cinéma, j’avais l’impression de me projeter dans ce rendez-vous imaginaire.
Mémoire de fille est aussi un point de rencontre entre les générations : celle d’Annie Ernaux, la vôtre, et celle des jeunes acteurs et actrices (Anja Verderosa, Maïwène Barthèlemy, Mamadou Sidibé, Louise Labèque…). Que peuvent-elles se transmettre les unes aux autres ?
Je pense à ma mère, qui a le même âge qu’Annie Ernaux. Récemment, elle m’a parlé du fait de s’autoriser à s’habiller comme on veut. J’étais étonnée parce qu’elle aurait plutôt eu tendance à se demander si une tenue était convenable ou non. Je lui ai dit : « Dis donc, depuis quand tu es aussi féministe ? » Elle m’a répondu, en plaisantant : « Je prends des cours à la maison ! » J’ai l’impression qu’avec sa génération, certaines choses peuvent évoluer très vite. Et ce qui est frappant avec le film, c’est le nombre de personnes qui viennent nous voir à la fin des projections, notamment des jeunes, pour nous dire : « Mais, c’est mon histoire. » Je ne parle pas seulement des violences sexuelles ou de l’absence de consentement, mais aussi du harcèlement, du désir d’appartenir à un groupe, du jugement. On croit parfois avoir dépassé tout cela, mais ce n’est pas le cas.

Est-ce qu’il y a des choses que vous avez voulu transmettre, en tant que réalisatrice, à vos actrices, notamment à Tess Barthélemy, votre fille, qui est aussi l’actrice principale du film ?
Tess Barthélemy est, en effet, ma fille.Il y a une vraie question autour du népotisme et du privilège, et je me la suis posée. Pour moi, c’était une évidence : je l’imaginais dans le rôle. Ensuite, je me suis demandé si elle était réellement en mesure de dire non à sa mère. J’ai demandé l’aide de Mona Achache [qui a réalisé Little Girl Blue, sorti en 2023, un film consacré à sa mère, l’écrivaine et photographe Carole Achache, en explorant les mécanismes d’emprise et de violences sexuelles, ndlr], parce que je voulais avoir son avis sur la manière d’aborder cette situation. Puis nous nous sommes rencontrées, Hélène Devynck et moi [journaliste et autrice d’Impunité (2022), Hélène Devynck est l’une des premières femmes à avoir accusé Patrick Poivre d’Arvor de violences sexuelles. Celui-ci n’a pas fait l’objet d’une condamnation pénale, à ce jour, ndlr]. Je voulais qu’il y ait une tierce personne pour queTess puisse s’exprimer librement. Même si je savais exactement comment j’allais travailler et que je ne filmerais aucune nudité, je voulais m’assurer qu’elle soit véritablementlibre de dire non, justement. Et, d’une certaine manière, c’est grâce à ma fille que, moi, j’ai pris la parole. Mais ce n’est pas pour cela que je lui ai donné le rôle. En revanche, le fait que son premier grand rôle se fasse avec moi signifie qu’elle découvre le cinéma comme un lieu de travail, avec un droit du travail, où l’on n’est pas censé vivre ce que l’on joue et où l’on peut poser des limites. J’ai le sentiment que ce sont des bases importantes à avoir, avant d’entrer dans ce métier.
Aujourd’hui, comment crée-t-on un plateau de cinéma sain pour les acteurs, les actrices ?
Je pense que la difficulté, c’est que, dans le milieu du cinéma, il existe encore un vrai problème de féodalité. L’Auteur – je mets volontairement un grand A, et je parle au masculin – reste souvent le « dieu » du plateau. Quand on est un·e jeune acteur·ice, il est extrêmement difficile d’oser poser des limites. Il y a aussi toute la pression du tournage : le manque de temps et de moyens, le fait d’être efficace. Pour moi, il est essentiel qu’il y ait une tierce personne. Quelqu’un à qui l’on peut dire : « J’ai besoin de poser une limite. Je ne veux pas faire ça », sans que cela entre directement dans la relation avec le réalisateur ou la réalisatrice. Parce que, lorsqu’il est écrit dans un scénario « ils font l’amour », cela peut recouvrir énormément de choses. Cette zone grise est très difficile à gérer au moment où arrive la situation. Nous avons travaillé avec une coordinatrice d’intimité, Paloma García Martens, bien en amont du tournage, et ce fut un travail indispensable.

Dans une interview accordée à Elle, vous avez évoqué le fait de rencontrer certains obstacles, en tant qu’actrice…
Oui. Mais, en même temps, j’ai l’impression que ce serait un peu cracher dans la soupe que de me plaindre. Il y a tellement de personnes dont les films ont été reportés, annulés ou ne sont pas financés. Le mien l’a été, j’ai eu cette chance. Il y a des portes qui se sont ouvertes dans ma carrière, et d’autres qui se sont fermées. J’ai l’impression que c’est comme si j’essayais aujourd’hui de me positionner comme réalisatrice, et que, d’une certaine manière, on ne voulait plus forcément projeter d’histoires sur moi. C’est comme ça que je me l’explique.
Le personnage médiatique a pris le pas sur l’actrice aux yeux de certains ?
Peut-être. Et, dans le fond, on a raison de se dire que la femme et l’actrice sont liées. Mais ça ne veut pas dire que je vais arriver sur un plateau avec une lorgnette pour observer ce qui se passe autour de moi. Je me demande ce qu’ils imaginent : que je vais être là et que tout le monde va dire sur mon passage « attention, elle est arrivée » ?
Vous soutenez les récentes mobilisations contre les violences sexuelles et sexistes faites aux enfants. Les institutions restent difficiles à faire bouger. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
On me demande souvent si l’art est politique. Pour moi, cette question ne se pose même pas. Le corps d’une femme est politique, nous le sommes. Que ce film sorte aujourd’hui, avec ce qu’il raconte, dans un contexte où l’on a beau prendre la parole, frapper aux portes, rappeler des chiffres qui restent terrifiants sans qu’il ne se passe grand-chose, lui donne forcément une résonance particulière. Je me demande souvent comment on peut bénéficier du privilège de faire un film sans qu’il serve aussi à quelque chose. J’espère simplement qu’il fera réfléchir. Quand Annie a découvert le film, elle m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée : « C’est un film pour toutes les femmes. » Le cinéma est aussi là pour cela : faire en sorte que les gens repartent de la salle moins seuls qu’ils n’y sont entrés, essayer de faire bouger les lignes. Si le cinéma a contribué à la culture du viol, le cinéma peut contribuer à la défaire.
Mémoire de fille de Judith Godrèche, Jour2fête (1 h 57), sortie le 30 septembre