
Le point de départ du film est une œuvre inachevée de Federico García Lorca. À quel moment avez-vous compris que La Bola Negra n’allait pas être une adaptation mais une conversation avec Lorca à travers le temps ?
Javier Ambrossi : On a d’abord découvert une pièce d’Alberto Conejero [Sortie en 2013, la pièce La piedra oscura raconte les dernières heures de Rafael Rodríguez Rapún, dernier compagnon de Federico García Lorca, alors qu’il attend son exécution dans une chambre d’hôpital militaire et se lie d’amitié avec Sebastián un jeune soldat franquiste, ndlr], centrée sur la relation entre Sebastián et Rafael. À un moment, Rafael demande à Sebastián de retrouver La Bola Negra de Federico García Lorca. En faisant des recherches, on a découvert qu’il n’en existait que quatre pages et on s’est demandé à quoi ça aurait pu ressembler si Lorca avait achevé cette pièce. On s’est mis à imaginer deux trames narratives, puis on a ressenti le besoin d’y ajouter notre présent, notre point de vue et de rendre l’histoire plus actuelle. On a donc créé le personnage d’Alberto, qui est en quête de ses origines.
Le film est traversé par une énergie antifasciste très forte. Est-ce que vous le voyez comme un film historique ou comme un film qui parle directement de l’Europe d’aujourd’hui ?
Javier Calvo : Il y a cette phrase de Federico García Lorca : « Il faut se souvenir pour avancer vers demain. » C’est un film sur le passé, sur le présent et sur le futur. C’est un film sur l’impossibilité de se haïr et de se détruire, mais aussi sur l’empathie et l’amour. Quand on écrit quelque chose en étant pleinement impliqué, on finit toujours par toucher quelque chose du présent. C’est un film dont on a besoin aujourd’hui, mais ce n’était pas planifié. C’est le mystère de la création.
J.A. : Même si La Bola Negra parle de la guerre civile et s’inscrit effectivement dans une perspective antifasciste, c’est surtout un film sur les dangers de la non-communication et sur la nécessité de comprendre l’autre. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, les réseaux sociaux, on est tous très connectés mais paradoxalement, on est aussi très déconnectés les uns des autres. Et ça peut être dangereux. À partir du moment où on cesse de voir l’autre comme un être humain, tout devient possible. Le film se concentre justement sur ce moment où Sebastián réalise que l’autre, Rafael, est un être humain, vivant et vulnérable. C’est peut-être la chose la plus puissante du film.

Vous filmez les corps masculins avec une sensualité très assumée. Était-ce important pour vous de réinscrire le désir homosexuel dans des récits historiques où il a souvent été effacé ?
J.A. : C’est essentiel de représenter à l’écran le désir gay dans tous les cas. Pour que tout le monde puisse le voir comme quelque chose de naturel. Il n’y a rien de dangereux dans le désir, dans l’amour, dans le sexe : c’est la vie. Mais il y avait aussi une démarche très personnelle. J’ai grandi dans une école pour garçons, où les autres avaient des jeux où ils s’amusaient ensemble, nus. Le sous-texte homoérotique était bien là. Mais moi, je n’étais pas autorisé à y prendre part. C’était important pour moi de montrer que Sebastián fait partie de ce monde très masculin, mais qu’il n’est pas autorisé à faire partie de la bande.
J.C. : Le regard que Sebastián porte sur Rafael est assez innocent. Il est fasciné et il le regarde presque comme une peinture. Il y a quelque chose d’érotique, mais pas sexuel. C’est quelque chose de plus pur, presque inaccessible.
Dans La Mesías comme dans La Bola Negra, on retrouve des familles hantées par des secrets et des traumatismes transmis de génération en génération. Pourquoi ce motif vous obsède-t-il autant ?
J.A. : C’est une question très importante et très espagnole. Une des choses les plus importantes dans le film, c’est la relation entre Alberto et sa mère et ils ont du mal à mettre des mots sur ce passé commun [Alberto cherche à en savoir davantage sur son grand-père, qui a abandonné sa mère à la naissance, ndlr]. C’est quelque chose de très présent en Espagne : on a du mal à trouver un passé commun et ça laisse des blessures, qui continue d’influencer nos relations. En tant qu’homme gay, j’ai aussi ressenti ça. Au moment où la loi pour le mariage pour tous a été adoptée [le 30 juin 2025 en Espagne, ndlr], personne ne nous a expliqué pourquoi soudainement c’était autorisé. Il n’y a pas eu de réparation symbolique.
Pedro Almodóvar a soutenu votre travail et son influence est souvent évoquée. À quel moment avez-vous senti que vous étiez sortis de son ombre pour imposer un langage vraiment « Javis » ?
JC : Je ne pense pas avoir encore trouvé ma voix, mais c’est très bien comme ça. La recherche fait partie du processus artistique, et si on l’avait déjà trouvé, ça serait moins intéressant. Quand on regarde La Mesías et La Bola Negra, ce sont nos créations, mais elles sont radicalement différentes. On peut sentir quelque chose qui nous appartient, une sorte d’ADN mais on ne sait pas encore ce que c’est. Et j’espère qu’on ne le saura jamais.
J.A. : C’est d’autant plus complexe qu’on est deux. Notre voix doit se construire ensemble. C’est un processus en constante évolution, mais on est des bosseurs et on essaie toujours d’apprendre et essayer de nouvelles choses.

Votre cinéma semble se caractériser par un mélange de différents genres : le kitsch, le drame, le mélo, la science-fiction, l’horreur parfois…
J.A. : Oui mais c’est assez instinctif. On a chacun nos références, parfois très différentes. Le mélange se fait naturellement. Faire des collages de plusieurs inspirations, c’est quelque chose de très présent dans la culture queer.
J.C. : On aime jouer avec les genres dans tous les sens du terme. Pour nous, il n’y a pas d’un côté le drame, d’un autre la comédie ou la science-fiction. Ce n’est pas comme ça qu’on voit la vie en tant qu’artistes queer.
J.A. : On a grandi en tant qu’hommes gays qui n’avaient pas leur place. On a l’habitude de ne pas rentrer dans les cases. Quand on me dit que notre film est un mélange de différentes choses, j’ai envie de répondre : « Oui, comme moi ».
Votre film est dense, ambitieux, traversé par la poésie, la politique et l’histoire. Est-ce qu’il y a eu un moment où on vous a conseillé de le simplifier ?
J.C. : Les producteurs, c’est nous. C’est ça qui est bien. On a une équipe qui nous fait confiance et qui nous suit partout où on veut les emmener.
J.A. : À une époque où les films sont lissés par les studios et conçus pour l’algorithme, ce film est l’opposé de ça. C’est un vrai film d’auteur qui nous ressemble. Il est long, excessif par moment, mais c’est comme ça qu’on conçoit le cinéma. Si les gens sont autant touchés par ce film, c’est justement parce qu’il a été fait par des humains. Mais peut-être que quelqu’un nous a dit à un moment qu’il fallait qu’on coupe dix minutes…
J.C. : Mais il ne savait pas quoi couper.
J.A. : On lui a dit que c’était notre film et que s’il en voulait un plus court, il n’avait qu’à le faire.
Quelles nouvelles voix queer du cinéma vous enthousiasment ?
J.A. : On a une société de production en Espagne, Suma Content, avec laquelle on cherche à produire de nouvelles voix queer [ils ont notamment produit les séries Superstar de Nacho Vigalondo centrée sur une icône pop, et Mariliendre de Javier Ferreiro, une tragicomédie musicale sur une ancienne reine de la vie nocturne gay à Madrid, ndlr].
J.C. : Mais il y a plein de jeunes cinéastes queer dont on adore le travail. Lukas Dhont avec Coward[comme La Bola Negra, le film était en Compétition à Cannes en mai dernier, ndlr]. Jane Schoenbrun. On vient de voir Teenage Sex and Death At Camp Miasma [Queer Palm du Festival de Cannes 2026, ce film était aussi projeté au Biarritz Film Festival Nouvelles Vagues, ndlr] qui était génial. Xavier Dolan aussi, qui travaille sur un nouveau film qu’on a hâte de voir.
JA : J’ai hâte de voir Club Kid de Jordan Firstman. S’il vous plaît, que quelqu’un m’organise une projection !