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[INTERVIEW] Todd Haynes : « La révolution doit avoir lieu en dehors du film, dans le monde réel »

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Réputé pour ses mélodrames subtils et élégants (Loin du paradis, Carol), le grand Todd Haynes plonge en eaux troubles. Dans Dark Waters, il adapte l’histoire vraie d’un avocat (joué par Mark Ruffalo) qui, dans les années 2000, s’est retourné contre une entreprise de produits chimiques représentée par son cabinet pour défendre un fermier de Virginie-Occidentale dont  la terre était empoisonnée. Par téléphone depuis Los Angeles, où il montait un docu sur le Velvet Underground pour le grand écran, il nous a révélé les dessous de ce captivant polar écolo dans lequel il détricote un système mettant en péril la nature et l’humanité.

D’après vous, que peut le cinéma face aux catastrophes écologiques?
Je pense qu’il a le pouvoir de nous ouvrir les yeux sur les problèmes, mais pas de changer le monde. Ça, c’est le rôle des citoyens. La fin d’Erin Brokovich. Seule contre tous [de Steven Soderbergh, 2000, ndlr] laisse penser qu’un individu pourrait changer les choses à lui tout seul. Mais j’ai toujours eu tendance à croire qu’on ne peut pas mettre une révolution dans un film, on ne peut que décrire les conditions qui lui sont nécessaires. C’est comme ça qu’on peut être secoué, puis avoir envie de trouver sa propre manière de résister, de se révolter, pourquoi pas de se lancer dans l’activisme. Mais c’est un choix individuel. La révolution doit avoir lieu en dehors du film, dans le monde réel.

C’est Mark Ruffalo qui vous a envoyé le script de Dark Waters. Qu’est-ce que ça a changé pour vous?
Mark est quelqu’un d’unique, de très passionné. On connaît surtout sa carrière d’acteur, mais il mène aussi des projets plus politiques en tant que producteur [il a notamment produit le téléfilm The Normal Heart (2014) de Ryan Murphy, sur l’épidémie du sida, ndlr]. Il a eu vent de l’affaire autour de l’entreprise DuPont [condamnée par la justice américaine pour avoir dissimulé des informations sur la toxicité de certains produits chimiques entrant dans la composition du Téflon, qu’elle a inventé, ndlr] à la parution d’un article du New York Times, en 2016.

Ça me plaît, les films qui mettent les spectateurs face à des questions et des problèmes tout en parvenant à convier un sentiment d’empowerment par le biais de la mise en scène. 

Il a lancé la production d’un film qui s’en inspire et a songé à moi pour le réaliser, ce qui m’a surpris – ce n’est pas vraiment le type d’histoires, ou même de genres, auxquels je suis habituellement associé. Après la phase de préproduction, il a un peu mis de côté son rôle de producteur pour se concentrer sur son travail d’acteur. Il y était bien obligé, car c’est une performance très exigeante, avec beaucoup de dialogues, mais aussi parce que sa sensibilité est éloignée de celle du personnage de l’avocat et qu’il a dû s’immerger totalement dans le rôle. Robert Bilott, le véritable avocat, et d’autres personnes impliquées dans cette affaire nous ont bien entourés pendant le tournage. C’était une toute nouvelle manière de procéder pour moi, par rapport à mes précédents films.

© TOBIS Film GmbH

 
Dans certaines de vos œuvres antérieures, comme Poison (1991) et Safe (1996), vous avez élaboré des manières détournées, métaphoriques, pour évoquer l’épidémie du sida. Comment avez-vous réfléchi à la façon de révéler la contamination des sols dans Dark Waters?
Dans ces films que vous évoquez, j’ai abordé le sida et le V.I.H. à partir de mes observations personnelles, en critiquant les réactions sociales qu’a suscitées l’épidémie. Dans le cas de Dark Waters, ce sont des problèmes très actuels et universels, qui touchent tous les éléments de l’environnement et de l’humanité en contact avec des produits chimiques. Il s’agit aussi de pointer une grande urgence, désigner le facteur humain comme responsable de la catastrophe environnementale en cours. Avec mon équipe, on a décortiqué un certain nombre de films que j’adore se basant sur des révélations de scandales – le cinéma paranoïaque des années 1970, comme Les Hommes du président d’Alan J. Pakula, avec la superbe photographie de Gordon Willis. C’est intéressant parce qu’à chaque fois que je le vois, alors même que je connais la fin, que je sais que des journalistes ont tenté de révéler la corruption du gouvernement américain et que ça a mené à la démission du président Nixon, je sens la menace qui plane, j’ai l’impression que les systèmes de pouvoir auraient pu gagner.

C’est dire à quel point le film permet de saisir les forces d’aliénation et d’oppression à l’œuvre dans cette affaire ! J’aime aussi beaucoup, parmi les productions des années 1980, Le Mystère Silkwood de Mike Nichols et, dans un style totalement différent, Révélations de Michael Mann, pour les années 1990. Ce sont des films sur des lanceurs d’alerte qui vous laissent sur une note incertaine, un sentiment de malaise, contrairement à un Erin Brokovich et sa conclusion très optimiste – on sait que le problème est réglé, on en sort confiant. Ça me plait aussi, les films qui mettent les spectateurs face à des questions et des problèmes tout en parvenant à convier un sentiment d’empowerment par le biais de la mise en scène. J’ai beaucoup regardé et analysé tout ça pour trouver comment équilibrer mon propre film.

 

© TOBIS Film GmbH

Dark Waters m’a vraiment fait penser à votre film Safe, dans lequel une riche femme au foyer développe une mystérieuse allergie à tout ce qui l’entoure et se retrouve de plus en plus isolée. Il s’agit, ici aussi, de montrer comment la révélation d’une catastrophe sanitaire peut modifier les liens entre les gens, souder et dessouder des communautés…
Le film raconte l’histoire de quelqu’un qui fait appel à un avocat, dans une tentative désespérée de trouver des outils légaux pour s’attaquer à une entreprise énorme et surpuissante, de franchir les barrières légales qui protègent des produits chimiques non réglementés – bref, quelqu’un qui cherche à divulguer des choses énormes. Ce que je trouve captivant, c’est que ça montre comment une poignée d’individus se retrouve progressivement isolée. À la base, Robert Bilott franchit une barrière symbolique en acceptant de défendre un fermier. Il tente aussi de rassembler des représentants de la loi autour de cette affaire, comme le patron de son cabinet, joué par Tim Robbins. Il rassemble une communauté et s’engage à la mener vers un changement social. Mais c’est là qu’on prend conscience de la manière dont les idées peuvent être dévoyées dès lors qu’on s’en prend à des forces aussi puissantes. Les citoyens sont stigmatisés, violemment repoussés. Voir le monde comme un système où l’union fait la force ne permet pas forcément de s’en libérer. Regardez ce qui se passe quand les gens tentent de lutter, quand ils deviennent une menace pour les pratiques individuelles… De ce point de vue, le dernier acte du film est extrêmement douloureux.

Presque toutes vos œuvres se situent dans le passé: votre minisérie Mildred Pierce dans les années 1930, Loin du paradis et Carol dans les années 1950, Velvet Goldmine dans les années 1970… Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans le fait d’explorer des époques révolues? C’est pour mieux parler d’aujourd’hui?
Oui. Je trouve que ça fait une vraie différence quand on met un cadre sur une histoire. Ça permet aux spectateurs d’être plus attentifs, de se faire leurs propres interprétations, d’établir des liens avec leur propre quotidien. Je cherche à atténuer les différences entre hier et aujourd’hui, en rappelant aux spectateurs que c’est quelque chose que je mets en place pour qu’ils puissent s’investir émotionnellement, mais que ça ne doit pas les empêcher de réfléchir, de s’interroger.  PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

« Dark Waters » 
de Todd Haynes, Le Pacte (2 h 07), sortie le 26 février

 

 

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