Iris Lebedeva  : « En Russie, la souffrance est omniprésente »

Encore inconnue il y a quelques mois, l’actrice de 38 ans irradie de sa présence le nouveau film du cinéaste russe exilé Andreï Zviaguintsev, « Minotaure », Prix du jury au dernier Festival de Cannes et représentant de la France aux Oscars, en salles ce mercredi. Elle s’est livrée sur cette expérience hors du commun dans la peau de Galina, une femme blessée qui mène une double vie, tandis que son mari est confronté aux conséquences tragiques de l’invasion russe en Ukraine. Rencontre.


MINOTAURE photo inedite copyright MK Productions CG Cinema

Vous avez étudié à la prestigieuse école de cinéma VGIK de Moscou. Quel souvenir en gardez-vous ?

Oui, j’y ai étudié le cinéma et le théâtre avec Sergueï Soloviov. Je ne sais pas s’il est connu aujourd’hui, mais c’était un grand maître du cinéma russe. Il était ami avec des gens comme Fellini et Antonioni. En Russie, dans les écoles de théâtre, c’est du non-stop : on vit presque sur place ! Quand j’ai rencontré Soloviov, je l’ai tout de suite adoré car c’était un vrai punk. Il nous disait : « Je vous aime tels que vous êtes, alors restez vous-mêmes, ne jouez pas les bons élèves ! » Cela m’a libérée d’un poids. Je me suis sentie autorisée à ressentir les choses, à ressentir mon corps. J’ai changé ma manière de voir les films, j’ai fréquenté de nouvelles personnes, je me suis habillée différemment… tout a changé ! Il voyait quelque chose en moi dont je n’avais pas conscience. Je ne sais pas où je serais si je ne l’avais pas rencontré.

Vous avez découvert les films d’Andreï Zviaguintsev lors de vos années étudiantes. Que vous inspirait son œuvre avant de travailler avec lui ?

J’ai vu un de ses films quand j’étais encore jeune, c’était peut-être Le Retour [son premier long-métrage, Lion d’or à la Mostra de Venise 2003, qui voit deux frères confrontés au retour mystérieux d’un père qu’ils n’ont jamais connu. Le cinéaste s’est exilé en Europe depuis plusieurs années, dans le sillage de l’invasion russe en Ukraine, ndlr] mais je me souviens en tout cas d’avoir été hypnotisée. Je n’avais jamais vu ce qu’on pourrait appeler un film d’art, un film d’atmosphère. Je rêvais de travailler avec Andreï, mais une voix dans ma tête me disait que c’était impossible, que l’écart entre lui et moi était trop grand. Cette voix s’est évanouie à la seconde où je suis entrée dans la salle de casting, où il se tenait avec son coscénariste Simon Liachenko. Il s’est toujours adressé à moi d’égal à égal.

En quoi votre préparation pour le rôle a-t-elle consisté ?

Andreï n’aime pas les acteurs qui psychologisent trop, qui veulent tout savoir. J’ai cherché de mon côté à embrasser l’état émotionnel de Galina, par exemple à travers la musique. Pour exprimer son désespoir, Andreï m’a donné l’image d’une ligne de vibration qui soudain s’étiole ou disparaît. C’est très similaire. Je n’avais pas envie de trop réfléchir pour rester proche de mon corps. Andreï nous a d’ailleurs laissé improviser. Lorsqu’on tournait, une fois les dialogues prononcés, il ne coupait pas : il nous demandait de prolonger la scène, de vivre à l’intérieur. Celle où Galina implose au balcon, la nuit, durait moins d’une minute dans le script. Tout le reste a été improvisé.

Dans un entretien pour Flanelle Magazine, on peut lire que vous et Dmitri Mazourov, qui joue Gleb, vous disputiez sur le tournage car vous n’étiez pas d’accord quant aux motivations de votre personnage. C’est assez amusant…

Lors des auditions, j’essayais d’expliquer à Dmitri ce qui, selon moi, n’allait pas dans leur couple. Il m’a dit : « Elle a tout, une belle maison, de l’argent… qu’est-ce qu’elle veut de plus ? » Cela m’a rendue folle ! Nous nous sommes disputés en salle de casting et, quand je me suis tournée vers Andreï et Simon, ils faisaient un grand sourire. C’est arrivé une seconde fois sur le tournage, mais Andreï refusait de donner raison à l’un d’entre nous. En lisant les interviews de Dmitri, j’ai compris qu’on avait juste deux points de vue opposés sur la situation. Beaucoup d’hommes penseront sans doute comme lui, mais moi, je comprends ce vide que ressent Galina. Et je comprends surtout qu’Andreï a bien choisi son casting. (Rires.)

Andreï Zviaguintsev nous a déclaré qu’il avait voulu tirer un film « profondément russe » de l’œuvre originale de Chabrol. Hormis le contexte de la guerre en Ukraine, selon vous, qu’est-ce qui fait de Minotaure un film russe ?

C’est une question difficile. Quelqu’un m’a dit que le peuple russe a beaucoup souffert et qu’on le retrouve dans sa littérature, où la souffrance est omniprésente. Mais je me rends compte que les spectateurs s’approprient le film partout dans le monde. Peut-être que les enjeux patriarcaux sont plus forts, car en Russie c’est tout à fait normal qu’une femme abandonne son métier une fois qu’elle s’est mariée. Je me suis toujours dit que Galina se sentait piégée par cette situation. À l’intérieur, c’est une femme morte. Elle ne vit plus pour elle-même.

Avez-vous eu des échos sur la réception du film et de son prix à Cannes en Russie ?

Je ne vis plus en Russie, mais les gens m’écrivent pour me dire leur excitation à l’idée de voir le film… ou de trouver un moyen de le voir. D’autres sont très remontés contre Andreï, alors même qu’ils ne verront sans doute jamais Minotaure. À ceux-là, je leur conseille de le voir et de se forger leur propre opinion. C’est le pouvoir d’un grand film que d’inviter à la conversation, de poser davantage de questions qu’il ne donne de réponses toutes faites.

Pour finir, quels sont vos trois films russes préférés ?

Je vous cite les trois qui me viennent instantanément : J’ai vingt ans de Marlen Khoutsiev (1965), Assa de Sergueï Soloviov (1987) et Léviathan d’Andreï Zviaguintsev (2014).